«Je raconte l’histoire d’un mouvement de contestation sociale»

Jocelyne Laà¢bi a été l’invitée du Café Littéraire à  Casablanca le 1er octobre. Son roman historique «Hérétiques» ne cesse de séduire par sa densité et son rapport à  l’actualité.

«Hérétiques» : Pourquoi un livre sur les dogmes maintenant ?

Ce n’est pas mon propos dans Hérétiques. Ce roman raconte l’histoire des Qarmates, qui au IXe siècle ont fondé un État tout à fait particulier dans l’est de l’Arabie, un État dont les objectifs étaient de bâtir une société où régneraient la justice, l’égalité, la solidarité. Un autre de leurs objectifs était d’abattre le califat abbasside et son pouvoir despotique, et ils ont été sur le point d’y arriver. Il est vrai que le mouvement qarmate est une émanation de l’ismaélisme, lui-même branche du chiisme, mais le dogme me semble avoir eu moins d’importance pour eux que l’établissement de leur société, qui en son temps a fait l’admiration de maints observateurs, même parmi leurs détracteurs.

Ne craignez-vous pas d’être accusée de faire l’apologie du chiisme ?

Je ne loue ni ne juge. Je raconte l’histoire d’un mouvement de contestation sociale. Que les Qarmates aient été des ismaéliens n’a qu’une importance secondaire pour moi.
Mon projet était de raconter une histoire méconnue, en Occident mais aussi en partie dans le monde arabe, occultée parce qu’elle a été subversive dans le contexte de l’ordre social et politique établi à cette époque. Ce qui m’a surtout intéressée, ce sont ses résonances avec le temps présent. Les objectifs des Qarmates sont ceux des hommes de tous les temps, de tous les lieux. Le besoin de justice est né avec l’homme, il mourra avec lui. Que de tels hommes aient vécu à cette époque-là, dans cette aire arabe, me semblait important à savoir.

A votre avis, est-ce que la littérature peut récrire l’Histoire ?

Pour avancer, il est essentiel de connaître son passé. Nulle société ne part de zéro. Un roman étant moins ardu, plus attrayant qu’un cours magistral, il peut donc être d’une grande utilité pour transmettre l’histoire d’un pays, d’une aire culturelle.
Il peut donner l’envie d’approfondir une époque, un phénomène culturel ou autre. Mais si la littérature peut écrire l’Histoire, elle ne peut pas la récrire, car il ne s’agit jamais de falsifier. Il s’agit de rendre compte.