«Infidèles» d’Abdellah Taïa : une ode à  l’islam éclairé

En lice pour les prix Renaudot et Médicis, «Infidèles» est le cinquième roman d’Abdellah Taïa. Il y dit sa haine du fanatisme, de l’oppression religieuse et son désir d’un islam transfiguré, humaniste, mû par des valeurs positives et nobles.   

Un petit garçon de dix ans dévisage tristement sa mère silencieuse, roulée en boule au fond d’une pièce. «Tu connais Hay Salam ?, gazouille l’enfant. Salam. La paix. La paix, enfin, maman. Qu’en penses-tu ?» Elle n’en pense rien, ne desserre pas les dents. Alors le gamin continue, sa voix est fluette mais têtue, rien ne l’empêchera de déverser ce flot naïf d’espoirs entrecoupés d’hésitations, de désenchantements… Jamais de soupçons ni du moindre reproche, car cette femme saccagée, cette prostituée abhorrée par tous est adorée par son fils. «Il faut partir. Maman. Maman Slima. On doit quitter ce monde». Leur monde s’appelle Hay Al-Inbiâth, un quartier de Salé ghettoïsé, appauvri, fanatisé, où les yeux distillent de grosses gouttes de haine, de rancœur ou de lubricité, rarement de la bienveillance, de la générosité.

Un pays truffé de mosquées mais vide d’humanité

«Je veux continuer à rire de temps en temps. Avec toi. Malgré les autres», murmure l’enfant à sa mère toujours momifiée dans son coin. «Les autres», cet enfer composé d’hommes «grands, poilus, terrifiants», fiers de leur rectitude religieuse, convaincus de leur supériorité morale ; des apprentis patriarches qui terrorisent leurs sœurs, cadenassent leurs femmes et écrasent Maman Slima de leurs corps moites et de leur mépris. Ces hommes-là, le petit Jallal leur crache dessus. Il crache même sur l’imam, ce «fourbe, lâche, sale, très sale. (…) Il est totalement ignorant. Il a besoin de tout réapprendre. Je crache sur lui fort, fort. Je ne veux plus que tu le revoies, maman, plus jamais. On n’a pas besoin de lui, ni de son argent ni de sa religion».
C’est l’histoire de deux déshérités, deux réprouvés cernés de moralisateurs, accablés de sermons, de chapelets qui s’agitent furieusement, de dogmes rigides, d’hypocrisie. Le respect, la bonté, l’intelligence, des idéaux, des idoles, des espérances, voilà ce qui leur manque atrocement, ce qu’ils cherchent en vain dans ce panier de bigots, dans ce Salé truffé de mosquées mais vide d’humanité.

Sainte Marilyn pleine de grâce

«On ne peut pas réussir au Maroc. On fait tout pour vous arrêter, vous contrôler, vous maintenir petit, petite», se désolent Slima et Jallal, qui rêvent de partir loin, là où on ne broie pas les faibles, où on n’avilit pas les «vieilles catins» et les «bâtards». En attendant, ils s’évadent par la pensée, par la télévision, cette «amie» qui «parle à leur place, écrit leurs histoires à leur place». Ils y découvrent River of no return, le Western qui va bouleverser, régir leur vie. Avec Marilyn ! Il y a tant d’amour, de souvenirs autour de cette divine blonde qui «joue, fait la joie, le bonheur». «Elle parle anglais et, dans mes oreilles, mon cœur, c’est comme si c’était de l’arabe», s’écrie Jallal, soudain radieux. L’enfant illégitime et sa mère honnie ont enfin trouvé leur poétesse, leur prophétesse, qu’ils ne cesseront d’idolâtrer, envers et contre tous les esprits étroits.

Infidèles, c’est une incantation, une fervente supplique pour revisiter l’islam, l’arracher aux mains forcenées, fanatiques. C’est une prière parfois rageuse, souvent mélancolique, pour éclairer les masses, éveiller les consciences au lieu de les obscurcir, les condamner à l’aveuglement, à la fureur, à la folie. Ici, Abdellah Taïa ravive d’anciennes plaies, exhume des souvenirs de répulsion, de rejet, de stigmatisation, qu’il rêve d’effacer, d’annihiler. Convaincu que l’islam peut être autre chose que «des interdictions de penser, d’exister, de s’affranchir», l’écrivain souhaite que l’on puisse, comme le poète soufi Jalal Din Rumi, célébrer Dieu, le reconnaître, le remercier autrement, librement, chacun à sa façon. Amen.

«Infidèles». Seuil, 2012. 192 pages. 100 DH.