Ahmed Taieb El Alj, un homme de paroles

Comédien, auteur dramatique, metteur en scène, adaptateur, parolier, dialoguiste, formateur, enseignant, Ahmed Taïeb El Alj avait tous les dons, ou presque. Evocation d’un homme doué d’un destin aux cours parfois inattendus.

Quelques années avant sa disparition, Ahmed Taïeb El Alj, juché sur un piédestal jusque-là, se mit à payer les frais de l’insigne faiblesse de la chanson et du théâtre. Son étoile pâlissait. Certes, les hommages pullulaient, les distinctions et les envolées thuriféraires pleuvaient, mais ils s’apparentaient davantage à des enterrements de première classe qu’à des actes de gratitude. A force de casser la baraque, El Alj se voyait hissé au rang de monstre sacré. Or l’on n’est pas très juste avec les monstres sacrés de leur vivant. Il aurait trop de gloire, trop d’oseille, il déplacerait trop d’air. Lorsqu’il s’est endormi dans la paix du Seigneur, le 1er décembre, à Rabat, la pendule, si l’on ose dire, se remit doucement à l’heure exacte.
La funeste ondée passée, se déversèrent à foison des écrits qui, sans concession ni prévention défavorable, dépeignaient ce personnage haut en couleur. Comédien, auteur dramatique, metteur en scène, adaptateur, parolier, dialoguiste, formateur, enseignant, Ahmed Taïeb El Alj avait tous les dons ou presque, et indiscutablement un talent si irrésistible qu’il a fait de lui une légende.

Mais l’on ne saurait apprécier la quintessence de l’œuvre d’El Alj si l’on perdait de vue sa muse : Fès. C’est la cité vieille de douze siècles qui obsède, mine de rien, et irrigue la poésie et la prose d’El Alj, au point d’en être la matrice, d’en constituer la texture. Né le 9 septembre 1928 à Fès, au quartier Makhfia, Taïeb El Alj coulait une enfance sans confort mais sans souci, tour à tour jouant aux billes dans la cour intérieure, disputant une partie de football ou flânant à travers les rues et les ruelles à l’affût de belles tournures, de bons mots et de saillies percutantes.

De son avenir, le garnement n’en avait cure. Son père, tisserand aisé, essaya de lui donner le goût de l’étoffe, il n’y prit pas goût. On le mit dans une école coranique, les arguments frappants du pédagogue le firent décamper. Mais, ayant observé que sa tête de bois de rejeton prisait cette matière, le père le confia à un ébéniste.

C’est en remplaçant un comédien indisponible qu’il fit son entrée sur les planches

Taïeb El Alj avait sept ans, son horizon peu à peu s’éclairait, mais une vilaine pleurésie, dont il réchappa par miracle, le rendit inapte à l’exercice de sa passion. Il en voulut au monde entier, d’autant qu’il était réduit à vendre des légumes le matin et des journaux le soir.

Personnage au caractère bien trempé, il ne badinait pas avec le respect. Un jour, un voisin de son âge se moqua de son «ignorance», il se retrouva, vite fait, les quatre fers en l’air, mais Taïeb El Alj engagea un camarade pour lui apprendre à lire et à écrire. Par chance, un cinéaste inconnu cherchait une surface pour coller l’affiche de son spectacle, El Alj lui proposa les murs de sa boutique. Pour sa peine, il fut invité à la répétition de la comédie. Un acteur se fit porter pâle, et voilà El Alj promu servante, rôle qui lui alla à ravir. La suite fut un chemin de roses, Rabat, la troupe Maâmora, la direction du théâtre Mohammed V. En Taïeb El Alj, le théâtre marocain tenait (tient toujours) son Molière. L’auteur de Tartoufe et celui de Tartuffe présentent plus d’une similitude. Tous deux sont fils d’artisans, voués à un avenir précautionneux, mais qui l’ont envoyé paître par amour des planches. D’autre part, Molière s’est inspiré de la pantalonnade italienne ou du burlesque espagnol, tandis que Taïb El Alj a adapté Molière, Marivaux, Beaumarchais, Gogol, Brecht, Romains. Là où leurs chemins s’écartent, c’est dans leur relation à la censure. Alors que Molière s’arrangeait pour passer entre les gouttes, Taïb El Alj achoppait sur une telle embûche. Preuve par quatre : Les moutons répètent (1969) ; La djellaba de l’élégance (1969) ; Qadi Lhalqa (1971), Ennachba (1973).

Bien que pressé de s’accomplir, Taïeb El Alj eut l’élégance de ne jamais chercher à brûler les étapes en faisant dans la facilité. Pourtant, le terrain était occupé par les grosses pointures. Au théâtre, Abdessamed Kenfaoui, Tayeb Saddiki, Tahar Ouaâziz, Abdellah Chakroun, Nabil Lahlou, Abdellatif Dechraoui… Rayon paroles : Mehdi Zeriouh, Abderrafii Jawahiri, Fathallah Lamghari, Ali Haddani,Tahar Sabbata, Jamal Ouazzani, Hassan Moufti, Mohamed Kouach, Abderrahman Alami…, autant dire des hommes de plume de premier ordre, qui ne manquent pas de grâce, mais à la fin, c’est Taïb El Alj qui décroche le pompon, en imposant ses mots sculptés dans le marbre incisé à une voix aux colorations inépuisables, celle de Abdelhadi Belkhayat (Ya dak linsane ; hdali sortou), à la sensualité naturelle, celle de Abdelwahab Doukkali ( Mana illa bachar, Aji netsalmou, Ana mkhasmak), au charme troublant, (Latéfa Raafat, dans Khouyi, Ya hli, Aouah Aouah)…
Les saisons s’écoulent, les hommes passent, les lumières s’éteignent. Que restera-t-il de Taïeb El Alj dans une vingtaine d’années ?
Le souvenir, sûrement, d’un homme libre, béni par le talent, tenaillé par l’inquiétude, qui a fait de l’indépendance d’esprit son moteur et sa boussole.