Ahlam Lemseffer : «L’Occident a massivement emprunté à  l’art africain»

L’Afrique est à  l’honneur lors de la troisième édition du Symposium artistique d’Asilah, prévue du 26 mai au 4 juin prochain. Une manière de réhabiliter un art complexe et subtil, longtemps méconnu et dénigré.

Cette année, le Symposium d’Asilah rend hommage à l’Afrique et à son art. Un art qui, dites-vous, est volontiers caricaturé, réduit avec désinvolture et condescendance à sa dimension folklorique. Quelles sont, d’après vous, les raisons de ce mépris ?

L’art africain a toujours été réduit à un primitivisme dans lequel le colonisateur l’a enfermé durant des décennies. La première exposition d’art africain contemporain en Europe n’a eu lieu qu’en 1989 au Centre Pompidou «Les magiciens de la Terre», suivie en 2005 par l’exposition «Africa Remix» en Allemagne et en Angleterre. Nous avons assisté pendant longtemps à un déni et une grande méconnaissance de l’Afrique. L’art africain n’existait pas en tant que tel. Ce qui sur le continent africain est objet de culte devenait en France ou en Allemagne une curiosité qui inspira les artistes, tels Picasso, Gauguin, Derain, Vlaminck, Nolde… Tous ont été envoûtés par cet art premier.

Comment sortir l’art africain de ces clichés ?

Les rencontres sur l’art africain et son aura sont nombreuses. L’exposition de l’art africain devient une nécessité, montrer les œuvres des artistes qui n’ont pas connu la période coloniale et qui concilient la tradition et le modernisme aide à voir toute la richesse picturale de ce continent. Montrer autre chose que les masques et statuettes qui même s’ils ont marqué la genèse de l’art occidental ne sont plus représentatifs de l’art contemporain africain.

Un colloque qui aura lieu le 26 mai dans le cadre du symposium se penchera sur l’impact de l’art africain sur l’art occidental. Quel est votre avis d’artiste sur cette question ? Et de quelle façon l’art occidental influe-t-il, à son tour, sur l’art africain ?

La lumière sera mise sur la question d’emprunt massif et fréquent à l’art africain dans l’art occidental. L’intensification de l’image que l’art moderne a cherché à atteindre a très souvent impliqué l’emprunt direct. Simplifier, réduire le sujet à l’essentiel, capturer la force d’une image, tout cela était déjà présent dans l’art africain. La référence à l’art des primitifs – qui, au début du siècle, passait encore, à Paris et ailleurs, sous le nom d’art nègre, devient, aujourd’hui, une référence dans la recherche de cette intensité émotionnelle. Pour répondre à la deuxième partie de la question, les artistes africains contemporains se sont approprié les codes et modes d’expression de l’art contemporain occidental. Les techniques et les supports sont variés, peinture, installations avec projections vidéos, sculptures faites de matériaux de récupération… Aujourd’hui, il est très difficile de parler d’art régional. L’art n’a plus de frontières. Avec la circulation d’images, à la vitesse que c’est, le monde est devenu un village.

Et vous ? L’Afrique vous inspire-t-elle dans votre démarche artistique ? Si oui, de quelle façon ?

On ne peut être hermétique à ce qui nous entoure, l’artiste est perméable. L’art doit pouvoir retrouver, au-delà des apparences du réel, l’éclosion pure de l’émotion, et cette donnée que je partage avec d’autres nous vient de l’art africain traditionnel.

Que pourrons-nous voir et entendre lors de cette troisième édition du symposium ?

Le symposium sera inauguré le 26 mai  par le vernissage de l’exposition «MAC A 2015», c’est en fait l’exposition des travaux réalisés au MAC A lors du symposium 2014 et dont le thème était «Artistes marocains du monde».
Le 27 mai débutera le colloque sur «l’Impact de l’art africain sur l’art occidental». Ce colloque verra la participation de penseurs et critiques d’art nationaux qui échangeront avec nos invités venant d’Afrique, de Suède, de France, d’Espagne et du Moyen-Orient. Une soirée poétique animée par de grands poètes marocains et étrangers aura lieu comme chaque année. Une soirée musicale est aussi programmée.
Durant le symposium, le centre est ouvert au public qui pourra voir les artistes à pied d’œuvre.