«Hérétiques» : une histoire parallèle à  l’Histoire

Paru en mai, «Hérétiques» est le dernier roman de Jocelyne Laà¢bi. Il retrace l’Histoire méconnue, car rarement revisitée, des Qarmates, courant dissident du chiisme ismaélien.

«Nous seuls connaissons la Voie droite ! disaient-ils. Il faut nous en tenir à ce que nous a appris notre Prophète, sur Lui le salut, en tout imiter sa conduite, disaient-ils. Péché, l’innovation. Honte à vous, hommes corrompus qui riez du bien, honte sur vous, créatures indécentes qui ne méritez plus le chaste nom de femme ! Péché la musique, et péché le vin. Péché l’hérésie chiite et tous les bavardages philosophiques. Qui philosophe introduit le poison du doute, et il n’est nul poison aussi contagieux. Ils se répandirent dans la ville, forcèrent les portes des maisons, des tavernes, brisant jarres de vin et luths pansus, tous instruments de Satan le Lapidé. Ils traquèrent  et disparurent, assouvis».

Cela se passe à l’époque Abbasside, en Irak. La dynastie est en déclin en ce neuvième siècle. La région a du mal à éponger le sang des esclaves Zinjis, dont la révolte a été réprimée par Bagdad. Sur fond de contestation, un mouvement chiite dans le sud du pays est venu à bout de construire un Etat moderne et égalitaire. Avec des lois en avance sur leur temps, les Qarmates sont arrivés à des stades évolués en matière d’équité sociale et d’égalité homme-femme. Ils ont été persécutés pour être allés à contre-courant du régime en place. Ils ont eu l’appellation d’hérétiques par des courants de l’Islam extrémiste. Leur système politique a tenu quand même un siècle, menaçant souvent le khalifat abbasside.

Un appel à traverser le temps

Dans Hérétiques, c’est ce volet de l’Histoire parallèle à l’Histoire officielle que Jocelyne Laâbi revisite. Les Qarmates ont fait l’objet de plusieurs recherches et études. Alors, l’écrivaine a construit son récit sur cette base. Au fil de la narration, on ressent le travail de documentation qui a été fait pour vérifier chaque détail à travers les écrits historiques. La narration est également spéciale, dans la mesure où elle met en image chaque événement relaté. Elle met en ambiance chaque situation. On suit alors tout le parcours des personnages. On voit Bagdad. On ressent la peur des Zinjis, le refus de tutelle des Qarmates, l’obscurantisme de leurs détracteurs. Le texte est une véritable reconstitution de la révolte politico-religieuse qui remet en question les bases de la Sunna. Ces principes que les Qarmates répudient. La richesse de ce roman, c’est aussi de pouvoir raconter l’Histoire d’une telle exactitude sans tomber dans le cours magistral. Avec un écrit choisissant de guider la narration dans la sobriété, on regarde à travers l’œil des personnages. On suit le développement des événements à travers ce qui leur arrive et ce qu’ils racontent, d’abord avec Aboulfath, le vieux marchand. On vit dans la fougue de l’enthousiaste jeune Walad. Apparaissent ensuite deux leaders des Qarmates : Abou Saïd et son fils Suleyman. Puis Rabab, une ancienne prostituée, d’une beauté saisissante, avec Warda, la jeune guerrière. Elles représentent deux visages d’un féminisme qui incarne le principe d’égalité chez les Qarmates.

La littérature enchante l’Histoire. Hérétiques de Jocelyne Laâbi apprend que l’Histoire illumine la littérature, aussi. C’est un appel à traverser le temps. Et au fil de cette traversée, on se rend compte que les luttes de gauche aux XIXe et XXe siècles ont des racines bien plus profondes que l’Histoire officielle l’avance. A travers cette lecture, on arrive seul à un rapprochement entre certaines idéologies… Un livre à lire et à relire.