«Ghinaa al aïta», histoire d’un art décrié qui a eu la faveur des rois

Vous vous intéressez à la «aïta» ? Plongez-vous vite dans l’étude en langue arabe de Hassan Nejmi, intitulée sobrement «Ghinaa al aïta». La première partie de ce travail, où l’auteur retrace la genèse et le parcours de cet art musical de manière exhaustive, en s’appuyant sur des sources solides,
en fait un ouvrage de référence dans le domaine. Compte rendu.

Au Maroc, tout commence et finit par des chansons. Dans ce pays, à la fois immuable et changeant, vagues et vogues musicales se succèdent, lassent, passent et trépassent. A l’exception notable de la ala, du malhoun et de la aïta qui, malgré leur âge canonique, ne cessent de mener les Marocains par le bout du cœur. Avec un avantage «numérique» à la dernière nommée, dans la mesure où son domaine s’étend de Tanger à Essaouira, de Tétouan au bassin du Sebou et de Béni Mellal à Marrakech, tandis que l’aire d’implantation de la ala est circonscrite au triangle Tétouan-Fès-Rabat, et que le malhoun a pris souche uniquement à Meknès, Marra- kech et dans le Tafilalet.

Tenue pour un style mineur, la «aïta» est marginalisée par les chercheurs
Pourtant, sa prééminence géographique ne vaut pas à la aïta les égards des chercheurs qui s’obstinent à la reléguer dans les limbes. Ce traitement de défaveur, soutient Hassan Nejmi dans le prologue de son ouvrage Ghinaa al aïta (*), elle le doit à son appartenance à la sphère de l’oralité, incompréhensiblement snobée par le travail scientifique. Pour l’auteur, il ne fait aucun doute que la aïta, qu’il préfère ranger dans la catégorie «musique traditionnelle» plutôt que dans celle de la «musique populaire», possède des traits caractéristiques qui la rendent justiciable d’une approche scientifique. A savoir l’ancienneté de ses origines, son appui sur la transmission orale, sa liaison organique avec le contexte culturel, l’ensemble de valeurs dont elle est porteuse, les croyances et pratiques qui la déterminent ou la justifient.

Parmi les motivations pour son étude de la aïta , il y a certes chez Hassan Nejmi le souci de célébrer un art déprisé par la culture dominante dans la même proportion qu’il est prisé par les cultures locales, mais aussi la passion d’une tradition dont il a été et demeure imprégné. «En ce qui me concerne, la poésie de la aïta fut mon chant primal, la première voix qui s’est incrustée en ma mémoire. Tant lors des baptêmes ou des circoncisions que dans les mariages, les moussem, ou à travers les défunts 78 et 45 tours, ce n’étaient ni la poésie arabe ancienne ni la moderne qui parvenaient à nos oreilles, mais la aïta, poésie et chant», se souvient-il. Pour autant, le regard qu’il pose sur l’objet de sa réflexion n’est pas embué pas cette empathie, mais étonnamment distancié.

Ghinaa al aïta se déploie sur deux tomes d’une bonne consistance chacun. Le premier détaille, à l’aide de documents passés au crible de la crédibilité, les instants significatifs de l’histoire de la aïta , reconstituant ainsi sa trajectoire. Le second a une valeur plus théorique, puisqu’il dresse une cartographie de la aïta, en propose une classification et en démonte la structure. Un exercice qui, bien que brillamment conduit et clos pertinemment par un florilège d’articles de musiciens, musicologues et ethnomusicologues sur le sujet, n’est pas inédit (voir les contributions de Idriss Idrissi, Abbas Al Jirari, Mohamed Bouhmid, Saïd Yaktine ou Hassan Bahraoui). En revanche, la partie historique est originale. Et c’est elle qui fait de Ghinaa al aïta une œuvre sans équivalent jusqu’ici.

La «aïta» naît sous les climats rigoureux des Almohades
Par une des facéties dont l’Histoire n’est pas chiche, c’est sous le règne almohade (1147-1269) qu’éclot la aïta . Nul n’ignore qu’il s’agit là de la dynastie, du moins dans les premiers temps, la plus austère, la plus puritaine, la plus rigoriste. A l’image de son chef spirituel, Mehdi Ibn Toumert qui, de retour d’Orient, arpente les rues de Fès, faisant feu de tous les «péchés» dus à la permissivité des Almoravides, agressant les femmes non voilées, vouant aux gémonies les hommes voilés à la mode saharienne, brisant les cruches de vin et cassant les instruments de musique. Lorsque ses disciples parviendront à élever leur dynastie sur les décombres «immoraux» des Almoravides, ils vont appliquer à la lettre son intégrisme virulent. Tous les arts sont excommuniés sans appel. Le chant est condamné à rester sans voix.

Les instruments de musique sont considérés comme des inventions du diable, seul le tambour trouve grâce aux yeux de ces Savonarole, le tambour de guerre, bien entendu, pour ses vertus exaltantes, et celui d’Allah, le def, en raison de son essence spirituelle. Sur ce terreau outrageusement hostile va germer le «âroubi», à la faveur de l’arrivée massive au Maroc de tribus arabes, particulièrement les Bani Hilal et Bani Souleim, qui se sont établis dans les plaines de Doukkala, Chaouia et du Haouz.

Moulay Hassan Ier confèreà la «aïta» ses lettres de noblesse
Il faudra attendre que les Almohades soient détrônés par les Mérinides (1269-1420) pour que ce style, qui n’est pas encore appelé aïta, soit pourvu d’un support linguistique distinctif. Ce sera la darija, une sorte de «créole» formé d’amazigh, d’arabe classique et de parler andalou, entre autres ingrédients. Avec elle naît la poésie orale marocaine, dont peut se nourrir la aïta. Fleur à peine éclose, celle-ci va s’épanouir en toute quiétude sous les Mérinides.

Car, bien que propageant le culte des saints, leurs sultans sacralisent la musique sous toutes ses formes. Leurs successeurs, les Saâdiens (1554-1659), cousus d’or, feront encore plus fort dans cet engouement pour la musique, sans laquelle une fête est fade. Et de fêtes, les Saâdiens raffolent. Tout y prétexte. Même la mort. En effet, beaucoup imposent à leurs héritiers de fêter leur disparition. Il va sans dire que dans ce contexte si stimulant, la aïta est à la fête. Mais bientôt elle va déchanter. Indignés par ces excès, les fqih promettent les foudres de l’Apocalyse à leurs auteurs. Les musiciens sont visés en premier. Et c’est la aïta qui en pâtit le plus, étant liée, dans l’esprit des gardiens de la morale, à la luxure, au stupre et au sybaritisme. Du coup, son élan est rompu.

La aïta ne reprendra véritablement vigueur, observe Hassan Nejmi, que sous le règne du sultan alaouite Moulay Hassan 1er (1873-1894). Sous son aile tutélaire, les expression musicales s’épanouissent, «en particulier la aïta qui a été hissé au même rang que la ala et le malhoun; aussi bien dans la société qu’à l’intérieur des palais», affirme Hassan Nejmi, en ajoutant que «le XIXe siècle est l’âge d’or de la aïta par excellence». Doté d’un goût sûr mais électique, Moulay Hassan porte une grande attention à la aïta, qu’il convoque dans ses loisirs, ses fêtes et ses harka. Grâce à cet intérêt royal, des cheikhate se font un nom, telles Lahouija, Al Idrissia, Massouda Rbatia, Habiba Rbatia, Aïcha Larbi, Tajina… Mais sa préférée, raconte-t-on, est une certaine Tounia de Marrakech, à laquelle il fait des ponts d’or. Vrai ou faux ? Peu importe, ce qui est certain, c’est que le Sultan Moulay Hassan a donné un lustre à la aïta.

Du temps du Protectorat, les caïds furent des protecteurs de la «aïta»
Avec l’émergence du phénomène caïdal, la aïta va réellement prospérer. Les caïds ont cette particularité d’apprécier, sans compter leurs deniers, la compagnie des chioukh et des cheikhate. Ainsi, Aïssa Ben Omar Al Abdi, un vrai satrape, dont le talon d’Achille est sa passion pour la musique traditionnelle, au point de le conduire à organiser dans ses palais des séances destinées à affiner des âyout. Mais cette réputation de protecteur de la aïta va être ternie par ses démêlés avec la cheikha Hadda Zaydia Al Ghiyata. N’en pouvant plus d’être tyrannisés par le caïd, les membres de la tribu des Aoulad Zayd décident de secouer leurs fers. Hadda se fait leur porte-voix dans ses chants.

Le caïd la pourchasse. Elle s’enfuit. On la rattrape. Elle est incarcérée, puis emmurée dans un lieu autour duquel on allume un feu qui n’est pas de joie. Cependant, cette tragique affaire n’empêchera pas le caïd Ben Omar Al Abdi de demeurer dans la mémoire locale comme le bon Samaritain de la aïta , surtout la hasbaouiya, dans laquelle s’illustreront les cheikh et cheikhate Daâbaji, Bouchaïb Ben Aâguida, Ayda, Hamouniyya, Fatna Bent Al Houcine…

Le cas de Aïssa Ben Omar Al Abdi est exemplaire de ces édiles qui ont donné un coup de fouet à la aïta. On peut citer également le pacha Thami El Glaoui, tout aussi sanguinaire que Aïssa Ben Omar, mais tout aussi attentionné envers les cheikhate, surtout les trois sœurs surnommées «Assardinate», qu’il comblait de ses largesses. Ou encore le caïd Miloud Alîyadi Ben Hachmi, dont la aïta haouzia s’est fait le chantre, tellement il était munificent avec ses servant(e)s.

Une fois l’ère caïdale révolue, le chemin de la aïta ne fut plus de roses. Aujourd’hui, ce ne sont pas les chioukh et les cheikkhate qui manquent. Mais leur art est dévalorisé par la bien-pensance, honni, à cause de sa «perversité», par les bigots, exploité par l’industrie du disque. Et surtout affecté d’un immobilisme hallucinant. A quelle époque remonte la dernière aïta ? Personne ne s’en souvient, tant c’est lointain. «A jalinni ya baba»