Agadir se mobilise de nouveau contre l’intolérance

On ne change pas un lieu qui gagne. A Agadir, l’année dernière, le Concert pour la tolérance, organisé par TF1 et soutenu par la ville, a fait un tabac, drainant quelque 120 000 spectateurs.
C’est pourquoi il a été reconduit sur la plage d’Agadir,
avec un choix d’artistes intéressant, des rythmes palpitants et
des mélodies à l’avenant. Rendez-vous samedi 27 octobre, à 20h, à Agadir.

Si les religions révélées enjoignent d’aimer son prochain comme soi-même et nous rappellent que nous avons tous été des étrangers, c’est parce qu’elles prennent en compte deux perceptions humaines : le prochain est l’ennemi latent, l’étranger est l’ennemi patent. Plus l’autre est différent, plus s’exercent sur lui les pulsions naturelles d’exclusion. Même la Rome antique, à laquelle la civilisation européenne doit tant, stigmatisait l’étranger qu’elle qualifiait de «barbare». A croire que la haine de l’autre est inscrite dans les gènes humains. Nul n’est à l’abri de la bête en soi, sans, au préalable, effectuer un retour sur soi. S’interroger sur l’autre – l’étranger, l’immigré, le différent – c’est, en fait, se questionner soi-même, l’autre étant son miroir. Les humanistes se font un devoir d’inoculer une telle vérité : Montaigne dans un de ses essais intitulé Des Cannibales, Montesquieu au fil des Lettres persanes, Voltaire tout au long de ses contes Candide et Zadig et, plus près de nous, Camus, dont l’œuvre entière s’enroule autour de la conviction selon laquelle l’autre est notre semblable. Mais tous ces esprits éclairés prêchent dans le désert. L’enfer, c’est l’autre, considère-t-on, et à ce titre, il a parfois mérité le bûcher.

La haine de l’autre semble inscrite dans les gènes humains, elle a suscité des crimes de masse
Nazisme, stalinisme, maoïsme, polpotisme sont autant d’idéologies perverses qui ont appelé à des crimes de masse perpétrés à l’endroit des autres, au nom de l’avènement d’une société idéale. Avec leur reflux, commença à s’affirmer l’idéal de tolérance. Un feu de paille. Rapidement, il fut battu en brèche par le retour du refoulé identitaire. Lequel s’accompagne nécessairement de son corollaire mortifère : le communautarisme. L’idée communautaire favorise le repli sur soi, la ghettoïsation préventive et la statufication de l’identité, tout en niant, excommuniant et éradiquant la différence. L’ennemi est alors le voisin lorsqu’il ne se plie pas aux dogmes de la communauté. Le membre de celle-ci, disait l’illustre Maxime Rodinson, lorsqu’il cherchait la vérité ailleurs, était accusé de se vautrer dans l’erreur. Aujourd’hui, on l’accuse de trahison. Quant à l’étranger à la communauté, il est forcément l’ennemi à abattre.

Le Concert pour la tolérance de 2006 à Agadir fut une réussite et connut une affluence record
Désormais, la religion des «racines» prend une prodigieuse vigueur : résurgence des nationalismes en Europe de l’Est, replis identitaires dans ce qu’on n’appelle plus le tiers-monde, montée en puissance des divers radicalismes religieux, mais aussi, au cœur même des sociétés dites «évoluées», dérives communautaires et retour du tribalisme, qui témoignent de ce qu’Oliver Mongin, directeur de la revue Esprit, appelle «la peur du vide», habitant les démocraties. Aussi, le vivre-ensemble, c’est-à-dire en harmonie aussi bien avec le prochain que l’étranger voisin, se trouve-t-il compromis. Il est souvent source de conflits, parfois inondés de sang. Pour empêcher que le monde ne se défasse, comme dirait Camus, il convient de restaurer l’éthique de la tolérance. De saines volontés, certaines que même les luttes les plus inégales finissent par payer, s’engagent sur ce front. Chacune avec l’arme qui lui sied.

Celle que fourbit la chaîne française TF1, à chaque automne, est la chanson. Mais afin que la bonne parole porte, elle avait choisi initialement de la répandre sur un rivage Médina mediterranea de Yasmine, à Hammamet, en Tunisie, obtint le redoutable privilège d’accueillir le premier Concert pour la tolérance. Elle se sortit de l’épreuve sans mal. Les dix-neuf artistes invités y avaient mis beaucoup de cœur, les 13 000 spectateurs présents affichèrent un franc enthousiasme.

En 2006, vint le tour du Maroc. Plusieurs villes se disputèrent l’aubaine. En fin de compte, c’est Agadir qui emporta le morceau, au grand dam d’Essaouira, pourtant donnée favorite. Ce n’était que justice tant la capitale du Souss dispose d’atouts incomparables : capacité d’accueil, cosmopolitisme, polyphonie, savoir-faire organisationnel, curiosité musicale des habitants… Elle prit soin d’exploiter ces atouts, et les vingt-et-un musiciens, stimulés par la bonne marche des choses, firent le reste.

Seize artistes, concernés par l’intolérance et prêts à la vilipender en musique
Chaque chanteur dans son registre, rebelle (Magic System, Florent Pagny, H-Kayne, Abd Al Malik), humaniste (Zucchero, Obispo, Shy’m) ou sentimental (Lorie, Leslie, Laure Milan, Imane), dans son style allumé, électrique, doux ou mielleux, se dépensa sans compter sur la scène, démontrant ainsi une foi fervente dans sa mission, celle d’exalter la vertu de tolérance. Le public, estimé à 120 000 personnes par TF1, communiait bruyamment avec les artistes, reprenait avec zèle les refrains, et même chanta cette ode à l’amour, Savoir aimer, offerte en friandise par les chanteurs, sans en connaître les paroles. La soirée fut pleinement réussie. Agadir, ambassadrice de la tolérance, pour un soir, était en état de grâce. C’est sans doute ce succès qui a conduit le concert pour la tolérance à déroger à son principe de l’itinérance, en replantant le décor, une nouvelle fois sur la plage d’Agadir.

Seize artistes (propablement un peu plus, la liste n’étant pas encore close) seront présents lors de cette troisième édition. Ils sont divers. Sept d’entre eux s’illustrent dans la bonne variété (Amel Bent, Julie Zenati, Jennifer, Rose, David Hallyday, Chimène Badi, Stanislas). IAM, Mokobo et Kamini sont habités par le rap. La fusion est représentée par Kenza Farah et le groupe marocain Fnaïre. Faudel et Khaled sont des fines lames du raï. Magic System creuse le sillon du protest song à l’africaine. Enfin, la chanson populaire marocaine sera servie par Najat Atabou. On aura remarqué que la variété, griffe musicale de TF1, prédomine. Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! Eclectiques, le plus souvent bigarrés, les seize artistes sont très cohérents. Leur profonde détestation de l’intolérance est sans faille. D’autant qu’ils en pâtissent, du moins certains d’entre eux, dans leur âme, sinon dans leur chair.

Au Maroc, Najat Atabou est doublement disqualifiée, en tant que femme, dans une société qui demeure indécrottablement machiste, et de surcroît femme chanteuse, dans un contexte social où celle-ci est perçue par la gent masculine comme une sybarite. Cheb Khaled n’est pas en odeur de sainteté auprès des innombrables dragons de vertu, pour s’être enrôlé sous la bannière du raï, un genre jugé à tort immoral. Malgré son succès auprès des jeunes banlieusards, le groupe IAM est honni de la bien-pensance, prompte à l’assimiler à un boutefeu. Son leader, Akhenaton, s’est vu clouer au pilori par ceux-là mêmes qui, naguère, lui dressaient une statue, depuis sa conversion à l’islam. On peut citer d’autres cas d’artistes invités victimes de discrimination. Et de ce fait, toujours prêts à en découdre avec la bête immonde. Agadir leur en donne l’occasion, gageons qu’ils s’en saisiront, tout feu tout flamme.

Seize artistes, considérés comme la fine fleur des scènes française, marocaine et subsaharienne, nous invitent généreusement à un voyage de trois heures (et plus, si affinités), qui débutera à 20 heures, vu le nombre de formations conviées, et qui promet la découverte de multiples univers. Tout cela, au clair de lune, sur un sable émouvant, sous les cris d’orfraie… des mouettes, cormorans et autres volatiles aquatiques. Un bonheur dont il ne faudra se priver sous aucun prétexte. Un pied de nez aux obscurantistes de tout poil, aux assassins de la vie, aux fossoyeurs du bonheur. Courez-y, pour confondre cette sinistre engeance !