Afifi a là¢ché la rampe

A l’aube du dimanche 6 septembre, le cÅ“ur de Mohamed Saïd Afifi cessa de battre.
Touche-tout de talent, cet homme de spectacle a marqué la scène théà¢trale et cinématographique.

Metteur en scène et comédien de talent, Mohamed Saïd Afifi a vécu, jusqu’à sa mort, dans une tour d’ivoire, à l’abri des mondanités et des aquariums de vanités. Ce dont s’agaçaient les confesseurs et les épancheurs qui, par vengeance, lui collèrent l’étiquette de dédaigneux. Afifi n’en avait cure. Il avait une détestation profonde pour les détrousseurs de jardins secrets, les violeurs d’intimités et les quêteurs de sensationnalisme. Aussi ne frayait-il qu’avec les gens qui lui ressemblaient, pudiques et classieux, sobres et élégants, cultivés sans être cuistres. Surtout pas ses pairs, qu’il tenait à distance respectueuse, à l’exception de trois ou quatre qui échappaient à sa condescendance.
Cette attitude hautaine, qui a valu à l’artiste bien des griefs et des inimitiés, n’était pas à mettre sur le compte d’une quelconque dilatation de son ego, mais plutôt de haute estime qu’il ressentait pour son art, de plus en plus infesté par les cabots et les ringards. «Il y a deux ou trois décennies, la plupart des pseudo-vedettes actuelles n’auraient même pas été engagées comme souffleurs. Quant aux metteurs en scène, ils ne valent rien, depuis que Tayeb Saddiki semble avoir jeté l’éponge», nous confiait-il un soir de grande colère. Il venait d’assister à une pièce théâtrale, sans grâce ni saveur, mais aux odeurs immondes. Cet artiste protéiforme, incroyablement mélancolique, était un féru du théâtre, au point de sortir de ses gonds quand l’objet de son culte se trouvait entre des mains indélicates.
L’ombre de Afifi comme celles de tous les virtuoses de la scène planait encore sur les planches, des années après qu’il eut jeté aux orties son masque de bouffon tragique. Ce fut au matin des années soixante du siècle dernier qu’il déboula de nulle part sur la scène théâtrale. D’emblée, on remarqua son irrésistible fascination pour William Shakespeare, qu’il mettait au-dessus de tous les auteurs dramatiques. Du reste, ce fut par son interprétation solaire d’une des plus ombreuses créatures shakespeariennes, Hamlet, qu’il se fit un nom. A l’époque, il appartenait à la fameuse troupe Maâmora, à laquelle le théâtre marocain est redevable de ses plus belles années. Le temps de prouver qu’en tant que metteur en scène et comédien il était taillé pour le succès, et Afifi s’écarta de la troupe pour voler de ses propres ailes.

Il finit par s’écarter du théâtre pour se tourner vers les grand et petit écrans
En 1970, on le retrouva aux commandes du joli Théâtre municipal d’El Jadida, auquel il redonna son lustre, tout en composant des pièces où se mêlaient, à la manière shakespearienne, tristesse et joie, tragique et comique, gravité et dérision. Saouaih et Tkaaâkiâ sont un bel exemple de cette griffe de Afifi. Dix ans plus tard, il prit en charge la troupe des mines de Jérada, avec laquelle il sculpta quelques bijoux, dont le jubilatoire Aâmail Jha. Et ce fut au moment où il commençait à imprimer sa marque au théâtre marocain que Afifi prit congé de son amour de toujours, écœuré sans doute par le théâtre d’ombres que celui-ci était devenu. Aux planches, il préféra le grand écran et la petite lucarne sans que le spectateur y trouvât son compte. Certes, Afifi pouvait compter sur son aisance, sa dégaine et sa voix juste, mais il n’en imposait pas, au fil des longs métrages, des séries et des téléfilms, par son jeu, qui était tout en outrance.