«Dos de femme, dos de mulet» : montrez-leur ces femmes qu’ils ne sauraient voir

«Dos de femme, dos de mulet» du journaliste Hicham Houdaïfa inaugure une collection d’enquêtes qui s’annonce passionnante. Une initiative salutaire des éditions «En toutes lettres», pour y voir plus clair dans notre société et, pour commencer, dans la terrible situation des femmes du Maroc profond.

Sur Internet, un article fascinant soutient que le Maroc a pratiquement éradiqué la pauvreté. Chiffres du Haut commissariat au plan à l’appui, la dépêche fournie par l’agence MAP nous apprend ainsi qu’«en 2011, la pauvreté ne touchait plus que 0,9% de Marocains, dont 0,3% d’urbains et 1,6% de ruraux». Ah bon ? Le lecteur se frotte les yeux, n’en revient pas de vivre, à son insu, dans un pays riche. Puis, comme une discrète italique noyée dans un contrat, ou un taux de sucre mirobolant, habilement camouflé au dos d’un paquet de céréales, un léger détail lui saute enfin aux yeux : on parle ici de pauvreté «absolue». Le genre de pauvreté qui rime avec famine, cavernes, misère totale. Réjouissons-nous donc, nous n’avons pratiquement plus que des pauvres «relatifs», qui n’arrivent pas à payer le loyer, les médicaments, les manuels scolaires ou qui s’endettent pour le mouton de l’Aïd.

Contre ce genre d’informations, tellement tronquées qu’elles en deviennent comiques, contre ce travestissement grossier des tristes réalités du pays, les éditions «En toutes lettres» lancent une collection d’enquêtes sociétales. Exit donc les définitions abstraites, déconnectées de ce que vivent et ressentent les gens. Exit les chiffres qui en jettent et qu’on manipule à l’envi. Ici, ceux à qui l’on a confisqué la parole peuvent témoigner de leur vécu. Pour Hicham Houdaïfa, l’auteur de Dos de femme, dos de mulet, également directeur de cette naissante collection d’investigation, «“Enquêtes”, c’est d’abord une démarche : un travail de terrain (…), une restitution fidèle des témoignages, un récit simple et documenté, qui refuse le sensationnalisme et le pathos et en appelle à l’intelligence des lecteurs, tout autant qu’à leur conscience. Bref, des livres pour inciter les citoyens à prendre part au débat public en connaissance des enjeux».

Le premier ouvrage a été dédié aux femmes du Maroc reculé, un choix qui s’est imposé de lui-même pour notre collègue Hicham Houdaïfa. Quiconque a un peu lu ou côtoyé ce journaliste spécialisé dans le reportage et l’enquête sociétale connaît sa sensibilité féministe, son engagement pour porter la lointaine voix des femmes du Maroc profond. «Si je me suis concentré sur le milieu rural, en particulier sur les régions montagneuses de l’Atlas et sur les petites villes (Berkane, Midelt, Kalaât Sraghna), c’est parce que la fragilité des femmes m’y a paru plus marquée, plus terrible qu’ailleurs», écrit le reporter dans une brève introduction, avant d’attaquer le vif du sujet : onze enquêtes poignantes, écrites sans fioritures, dans un style fluide et très imagé, où l’on suit les tâtonnements des ouvrières clandestines le long des galeries souterraines de la mine de Mibladen, à la recherche de plomb et de cristaux. Où l’on assiste au calvaire des cueilleuses de clémentines à Berkane, exploitées pour une misère et souvent violées par leurs patrons. Où l’on réalise les conséquences dramatiques du mariage coutumier – Zwaj l’fatha – dans le Haut et le Moyen-Atlas : «Une femme abandonnée avec des enfants à charge par son mari coutumier n’a pas droit à une pension alimentaire. Femmes et enfants sont privés de leurs droits à l’héritage, notamment sur la terre (…) Le mariage coutumier implique également la persistance de la répudiation, pourtant abolie par la Moudawana : le divorce coutumier se fait devant quelques témoins, parfois même des enfants. Enfin, les enfants sont privés du droit à l’éducation».

Réformer les lois   

Pour l’auteur de ce recueil d’enquêtes, il est nécessaire de réformer les lois pour améliorer la situation des femmes rurales. «Si le mariage des mineurs existe encore, c’est parce que la Moudawana le permet», insiste Hicham Houdaïfa. Le Code pénal présente également de nombreuses failles. «Le texte considère par exemple les prostituées comme des criminelles et des débauchées alors que notre travail de terrain fait apparaître sans ambiguïté aucune qu’elles sont victimes, le plus souvent à la merci de réseaux mafieux». Une lecture douloureuse mais utile, qui tranche avec les habituels discours trompeurs et lénifiantsn s.g.