Adieu Mouride, on t’aimait bien, tu sais…

Abdelaziz Mouride, journaliste et père de la bande dessinée marocaine, s’est éteint lundi 8 avril à  l’à¢ge de soixante-trois ans.

Humble, généreux Mouride. La petite stagiaire effacée, angoissée que j’étais il y a dix ans se souviendra toujours de ton sourire affable, de ton œil tendre et triste, de tes efforts pour m’arracher du coin où je me calfeutrais, où je prenais racine, à la rédaction du Matin. De nos déambulations au Carrefour des livres, des bouquins que tu m’as prêtés, des premiers feuillets que tu m’as confiés. Des premières critiques littéraires, enthousiastes ou assassines, que j’ai pu écrire et publier grâce à toi. De cette bande dessinée que tu m’as dédicacée et qui m’a bouleversée : On affame bien les rats. J’avais dix-neuf ans. L’âge où le souvenir de l’avare Picsou, du nasillard Donald et du génial Géo Trouvetou n’est pas si lointain. La B.D, croyais-je naïvement, ne pouvait être que ça, un grand éclat de rire, du soleil et des canards joyeux, des couleurs légères et dansantes. En feuilletant tes planches, je découvris l’indicible. Qu’on pouvait, par exemple, crayonner une bande dessinée dans l’ombre fétide d’un cachot. En cachette, car l’art pouvait fortement déplaire aux matons. Que, dans les bulles de bédé, le cynisme, la sombre raillerie remplaçaient parfois les onomatopées. Qu’une «expérience humaine» pouvait sombrer dans des abîmes d’inhumanité. Puis j’ouvris Le Coiffeur, ton autre témoignage sur ce Maroc trouble des années 1960, les petites histoires qui se mêlent et se démêlent chez le barbier du quartier, pendant que s’érige devant son échoppe une curieuse bâtisse. Banalisée, bientôt pleine de hurlements de souffrance. Un récit moins déchirant, cette fois-ci, moins traumatique. Les plaies doivent moins suppurer. Mais l’humour est toujours là, tranchant, corrosif. «Avec la bande dessinée, je suis dans une relation à la fois d’amour et de répulsion», confiais-tu à ton ami et confrère Jean-François Chanson.

«Ce sont les années d’incarcération qui l’ont initié, forcé, à une sorte de familiarité avec les ténèbres et les fantômes, s’épanche à ton sujet l’essayiste et critique littéraire Maâti Kabbal. Aussi, il ne brade ni ne brandit la souffrance de la prison comme un calvaire, mais tente avec application d’en faire un matériau de créativité».

Militant un jour, militant toujours

«Abdelaziz Mouride soutenait fiévreusement le mouvement 20 Février», écrit le nouvelliste Mohamed El Khadiri dans une émouvante épitaphe, lorsqu’il apprend ta mort. «Il me disait toute sa déception, son amertume de voir d’anciens “camarades”, des militants de sa génération, trahir leurs idéaux, les causes qui leur étaient si chères».

Toi, tu n’as jamais changé. Malgré ton arrestation en 1974, ta condamnation à vingt-deux ans de réclusion pour avoir cofondé le mouvement 23 Mars – courant d’extrême gauche de la fin des années 1960. Malgré la torture, l’année et demie à Derb Moulay Chérif, les huit ans à la prison de Kénitra. Le corps plie sous la douleur, ploie sous les entraves, les forces l’abandonnent peu à peu, mais l’esprit doit demeurer libre et fier, n’est-ce pas ? La conscience ne doit souffrir aucune souillure. «Il était déçu, ces dernières années, par certains de ses pairs mais n’en débordait pas moins d’espoir», poursuit Mohamed ElKhadiri. Un espoir ardent de changement, chevillé à ton corps et à ton âme, jusqu’à ce qu’une terrible maladie te frappe et l’anéantisse.
Tu es amèrement regretté, par tous ceux qui t’ont connu. «Je te garde en moi, comme tous ceux qui ont forgé ce que je suis et ce que je ressens, comme ce tableau vif en couleurs et en espoirs, malgré les peurs et les souffrances», te dit Khouloud Kebali, ta collègue journaliste. «Un homme d’engagement et un adorable ami», te répète Isabelle Larrivée. «Très courageux, bon footballeur, rieur, bon vivant, sincère et d’une honnêteté à toute épreuve», se souvient Driss Bouissef Rekab, ex-prisonnier politique de Kénitra, lui aussi. Un homme d’«une grande valeur. Le Maroc n’a pas profité de ta richesse intellectuelle», soupire Miloudi Nouiga, ton éditeur. Repose en paix, Abdelaziz, mon ami.