«Dans les années 1960 à  Bouhouda, on lisait “Souffles” et on jouait “Le médecin malgré lui”»

Lancé il y a six ans dans la petite ville de Bouhouda (province de Taounate), le Festival de la lecture, organisé par l’Association locale pour la coopération et le développement social, ambitionne de désenclaver les esprits des jeunes et des moins jeunes habitants vivant dans un véritable désert culturel.

Parlez-nous des temps forts de cette sixième édition du Festival de la lecture de Bouhouda.

D’abord, l’hommage que nous allons rendre à la mémoire du journaliste et pionnier de la bande dessinée marocaine, l’auteur du Coiffeur et de On affame bien les rats, feu Abdelaziz Mouride, qui a été présent lors des éditions précédentes.
Il y a aussi divers ateliers et activités culturelles : séances de lecture dans les écoles primaires dans les douars, lectures de contes populaires animées par Hafida Hammoud du «Cercle Shahrazad», ateliers d’art plastique durant lesquels Jaafar Akil et Mohamed Moubarik initieront les jeunes à cette nouvelle activité. De son côté, J.P. Chanson apprendra aux jeunes de Bouhouda les techniques d’illustration et d’histoires.

Autre moment fort : une rencontre sur le thème  Lecture et mémoire. L’historien Abdel Ahad Sebti et le politologue Abdelhay Moudden feront le point sur une nouvelle pratique culturelle qu’est le magazine culturel électronique Ribat Al Koutoub. Le sociologue Ahmed Cherrak et le professeur Abderrahim Kamal dresseront un état des lieux de la lecture au Maroc. Jamal Boutayeb, romancier et critique, et Mohamed Jay animeront un atelier d’écriture de la nouvelle. Quant à Mourad Kadiri, il lira ses poèmes en dialectal marocain. Le groupe gnaoua d’Iman Eddine clôturera, sur la terrasse d’un café, cette fête du livre. Des participants à cet événement culturel découvriront, en marge du festival, des sites touristiques de la province de Taounate.

À combien de personnes profite ce louable événement? Reçoit-il l’engouement qu’il mérite de la part des citoyens ?

Comme les autres éditions, celle de cette année est organisée, pour l’essentiel, au profit de plus de 1000 jeunes, écoliers, collégiens et lycéens. Partagés sur différents ateliers, les meilleurs de ces jeunes se verront bénéficier des prix sous forme de livres. Certains participants au festival iront voir les jeunes écoliers dans des douars éloignés, de 15 à 20 km, du centre de la commune pour leur apprendre quelque chose et constater in situ et de visu les conditions délicates de leur scolarité.

Pour ce qui est des parents des jeunes et des citoyens de cette commune laissée-pour-compte depuis longtemps, ils apprécient énormément  qu’un tel événement culturel se déroule sur leur territoire et savoir que leurs enfants s’adonnent avec joie et jubilation à des activités ludiques et utiles pour leur scolarité leur donne l’espoir de voir leurs rejetons découvrir autre chose que ces programmes scolaires mal conçus et inadaptés à leur environnement.

Bouhouda est ravie également qu’on en parle dans les médias. Ravie de voir un festival qui l’honore se dérouler sur son territoire, surtout que cette année, elle a été privée de son festival des figues, déplacé à Taounate-ville. Il faut voir des milliers de montagnards qui se déversent sur la plaine du centre de Bouhouda pour assister aux concerts de Daoudia ou Ouzzar Ou’Zaz (la Jeblie et non la Bretonne). (Le livre saura-t-il remplacer la voix de Daoudia…) Des parents ont investi gros dans le cursus scolaire de leurs enfants. Ils sont grandement conscients de l’échec de l’école. Ils tiennent à ce que les méthodes d’enseignement changent.Avec les cours de soutien et la lecture ils savent que le niveau augmente.

Parlez-moi de vos efforts tout au long de l’année, notamment à travers l’expérience de la bibliothèque, pour désenclaver les esprits des enfants de la région.

Dès son implantation, en 2005, au centre de la commune de Bouhouda, l’Association locale pour la coopération et le développement social (A.L.C.D.S) a focalisé ses interventions sur des jeunes de 6 à 18 ans. En plus des cours de soutien en mathématiques et en français, et de l’initiation à l’informatique, l’association a créé une bibliothèque riche en romans, contes, revues en arabe et français. C’était en 2005,  c’est-à-dire avant que le projet d’une bibliothèque avec les normes requises ne soit agréé par la Commission provinciale de l’Initiative nationale pour le développement humain en 2007. Et à ce propos, je rends hommage à l’ex-gouverneur, Mohamed Fettal, ainsi qu’au militant du livre, Bichr Bennani, directeur des éditions Tariq et aux deux journalistes Saïd

Anflous et Kenza Sefroui qui ont rendu compte des efforts de l’A.L.C.D.S pour la promotion de la lecture.

L’acquisition d’un local de 160 m2 construit par l’Union Européenne dans le cadre du programme MEDA – ce qui nous a dispensés de payer 1500 DH par mois durant 5 ans – nous a permis d’avoir assez d’espace pour abriter la bibliothèque, bureau, table, chaises et autres équipements.
En plus de l’activité «bibliothèque», l’association organise, chaque année, une visite au Salon international de l’édition et du Livre (S.I.E.L) à Casablanca et chaque 10 juillet une fête de remise des prix à plus de 150 meilleurs élèves. Les Marocains – contrairement à ce qu’on répète bêtement -aiment lire et s’adonner aux diverses activités artistiques. Il suffit de mettre à leur disposition ce qui est utile, beau et agréable.

J’ai été moi-même étonné de voir des jeunes de 8 à 10 ans lire des centaines de petits romans et contes. Même Harry Potter a trouvé ses lecteurs à Bouhouda (en arabe, bien sûr).

Que pensez-vous du réseau de bibliothèques rurales, de la politique du livre mise en place par l’État ?

Sans verser dans le dénigrement et sans faire preuve de complaisance, je dirais que nous sommes devant une vraie défaite de la culture. Et l’élan depuis les années 70 et 80 s’est brulement arrêté. Quand je me souviens qu’au collège de Taounate dans les quatre dernières années des années 60 il y avait une belle et pleine bibliothèque, qu’on lisait la revue Souffles et qu’on jouait Le médecin malgré lui… et qu’on lisait les poètes Cendrars, Eluard, Prévert, des romanciers arabes  tels Najib Mahfoud et Souhail Idriss ; quand je me souviens de tout cela, je désespère. Pour ce qui est des bibliothèques rurales, il vaut mieux parler de salles de révision.
La question de la culture et tout précisément celle de la lecture est beaucoup plus complexe qu’on le croit. Il ne s’agit plus de tel ou tel ministre. De bonne ou de mauvaise volonté, ils ne changeront d’aucun iota l’état des lieux existant, en l’absence d’une vraie vision des choses et d’un vrai élan national auquel doivent concourir citoyens, Etat, entreprises publiques et privées et tous les acteurs de la société.

Un vrai combat à mener, il faut miser sur la longue durée. Et apprendre aux jeunes d’aujourd’hui que la lecture est incontournable dans le développement d’un peuple.