«Dans le jardin de l’ogre» : au bord de l’abîme

La journaliste Leïla Slimani signe chez Gallimard son premier roman, «Dans le jardin de l’ogre» (2014). Une plongée froide et oppressante, décrite au scalpel, dans la vie d’une nymphomane.

À Paris, un couple de bourgeois anodins partage un appartement coquet et une vie plutôt agréable, plutôt rangée. Il est chirurgien, mène une splendide carrière, possède une splendide carrure, bien large, bien rassurante. Il a le mot tendre, les gestes pleins d’attention. C’est un père et un mari accompli. Elle est journaliste, frêle, nerveuse, timide, belle mais des poches noires alourdissent ses yeux inquiets. Elle fume frénétiquement, se dérobe quand il faut donner son bain au petit Lucien, jouer avec lui, l’emmener chez le pédiatre ou chez ses grands-parents. Elle se dérobe quand il faut travailler, quand il faut raconter sa trépidante journée à l’époux aimant. Adèle, c’est ainsi qu’elle s’appelle, doit sans cesse s’esquiver, calculer, trouver des excuses, mentir, pour mener son autre vie, sa vie secrète et inavouable. Sa vie d’assoiffée de sexe. Tellement assoiffée que n’importe qui fait l’affaire. Dans le métro, elle reluque avidement l’adolescent boutonneux qui triture son téléphone, le retraité fripé qui lit la page sportive, ou cet autre homme qui enlace amoureusement sa compagne. N’importe qui fait l’affaire, et pour le faire, tous les endroits se valent, la garçonnière miteuse, derrière une poubelle verte au fond d’une ruelle poisseuse et même chez elle, dans l’embrasure d’une porte, avec un collègue de son mari, pendant que les autres bavardent insoucieusement autour d’un bon dîner.
Il plane une atmosphère suffocante sur ce roman. Les personnages pataugent dans une vie plate, ronflante, millimétrée, une vie bourgeoise au goût de carton usé. Adèle déteste ce morne quotidien rythmé de petits, de maigres contentements, ce quotidien qui semble convenir à son mari Richard, à tout le monde, sauf à elle. Alors, elle se jette à corps perdu dans ses aventures, espérant y trouver le souffle de vie ou l’abîme vertigineux qu’elle recherche ardemment. Et n’y trouvant, en fin de compte, qu’un désespoir et une frustration décuplés. «L’érotisme habillait tout. Il masquait la platitude, la vanité des choses. Il donnait du relief à ses après-midi de lycéenne, aux goûters d’anniversaire et même aux réunions de famille, où il se trouve toujours un vieil oncle pour vous reluquer les seins. Cette quête abolissait toutes les règles, tous les codes. Elle rendait impossibles les amitiés, les ambitions, les emplois du temps».

Le style de Leïla Slimani est bref, net, vif, précis. Pas une fioriture. C’est une radioscopie minutieuse de la nymphomanie. L’auteure narre la descente aux enfers de sa protagoniste, décrit ses moindres mouvements, sans sombrer dans un déballage pornographique racoleur, ne se hasarde que très rarement dans ce qu’Adèle peut penser ou ressentir. On ne connaîtra pas non plus l’origine de son mal. Des indices sont disséminés çà et là, peut-être est-ce dû à une relation mère-fille chaotique, ou à un flirt d’adolescents qui, brusquement, prend l’allure d’une agression sexuelle, d’un rapport ambigu, d’abord consenti puis subi. Ça ne ressemble en tout cas pas du tout à un drame psychologique ou à un conte moralisateur.

On aime ce côté dépouillé de préjugés, cette façon de laisser le lecteur se faire, comme un grand, sa propre opinion. On aime moins la fin, teintée d’un lyrisme un peu mièvre, qui jure avec le reste. Mais on salue un premier roman rudement bien tourné.