«Cher Chaht Man, tu as tué le rap et tout ce qu’il représente»

Pourquoi se perdre dans des abysses de finesse quand on peut simplement dire «F*ck you», que Shakespeare pardonne ton vulgaire anglicisme.

Imane Lahlou est très remontée contre le rappeur Chaht Man. Ce dernier, qui a commencé sa carrière en 1997 avec le groupe Wlad Casa, est apprécié par une frange de la jeunesse mais pas du tout par notre journaliste musicale. Dans cette lettre ouverte, elle fait part au trublion de ses sentiments… les meilleurs. Ou pas. A vous de juger.

«Cher Chaht Man, pardon. Je commence par te présenter mes plus plates excuses, car il aurait été de rigueur de commencer ma lettre par un «Yo, yo fils» ou un «wesh gros» pour adopter ton doux langage. Cependant, à me voir, bouclettes soyeuses parce que je le vaux bien et jolie robe fleurie tendance (à ma taille, à l’instar de ton beau Baggy tombant aux genoux), personne, même pas toi et ton regard extralucide (que je devine derrière tes grosses lunettes), ne peut déceler la rappeuse en moi.  Pourtant, je suis passionnée ! Alors pardon de ne pas répondre aux préjugés que tu véhicules sans gêne. Je me vois contrainte de rester fidèle à mon image de jeune demoiselle propre sur elle, parfois tirée à quatre épingles. Mais cela n’empêche qu’aujourd’hui, c’est toi que je vais épingler. Je n’ai pas de mic, je ne suis pas MC. Mais toi, t’es un killer ! Tu as tué le rap et tout ce qu’il représente.

Quand, pour la première fois, j’ai vu ton clip, j’ai pensé à une jolie blague satirique d’un rap qui se meurt. Deux fous rires et un refrain plus tard, j’ai deviné que tu te prenais vraiment au sérieux. Un peu trop d’ailleurs. Des murs taggés en décor de fond, des voitures (Hyundai familiale !) derrière des demoiselles masquées aux déhanchés timides et aux gestes suggestifs, puis un plan des wlad derb de l’immeuble 29 habillés en Ninja underground, ça c’est du clip !

Et quel texte ! Oui, tu te hasardes à écrire d’une plume subtilement poétique un texte engagé ! Le titre ? Pourquoi se perdre dans des abysses de finesse quand on peut simplement dire «F*ck you», que Shakespeare pardonne ton vulgaire anglicisme. Autant d’énergie gaspillée à t’acharner sur tout ce qui bouge (ou ne bouge pas), toute une chanson pour dire que tu n’es pas content. Bon j’avoue, je n’ai pas tout saisi, ta voix nasale et ta prononciation US-style ne me permettent pas de tout comprendre. Mais l’idée est simple : la police, ce n’est pas sympa, les gens, ce n’est pas sympa, le système, ce n’est pas sympa. Solution ? Tu tournes élégamment le dos (tu vois, je peux le dire sans être vulgaire !) au monde qui manque cruellement de reconnaissance de ton indéniable génie. Non, mais puis quoi encore ?! Mon garçon, prends exemple sur Lmoutchou, alias Moby Dick. Ce type use et abuse de références symboliques, d’une subtilité didactique bien à lui, et résultat ? Des textes métaphoriques, empiriques et … drôles ! Ou H-Kayne, tu connais H-Kayne ? Ou Masta Flow ? Des gars sans violence, juste du bon son sur un texte vrai. Et toi ? En histrion, tu offres sur un plateau d’argent bien bling-bling l’opportunité à ceux que tu qualifies de vieux despotes incompréhensifs de nourrir tous les préjugés qui accablent TON univers. Continue de mordre dans la chaîne de ton vélo, ça risque d’être ton unique joujou. Le public n’est pas dupe. Ne le sois pas non plus».