«C’est une frustration de ne pas être lu par des Marocains»

Incroyablement timide pour ce qu’il écrit, Rachid O. se décide difficilement à  se prêter au «jeu des médias» et enchaîne les interviews en marge du Prix de La Mamounia.

Écrire sous pseudo en France, est-ce une sorte de fuite ?
Pas du tout. Je n’ai pas fui le Maroc pour la France. Je suis d’abord parti parce que j’aimais la France et les promesses qu’elle me faisait quand j’étais adolescent. Ensuite, je l’ai aimée pour les amis que je m’y suis faits et cette liberté totale qu’elle m’a donnée. Je l’aime encore aujourd’hui pour la vie paisible et cet anonymat confortable qu’elle m’offre, car, croyez-le, je suis timide à la limite de la sauvagerie.  
Quant à mon nom de famille, je pense qu’il n’est pas de mon droit de l’utiliser comme bon me semble, alors qu’il engage d’autres personnes. Il m’appartient de confesser mes histoires dans les livres, mais pas d’en faire porter le poids à d’autres.

Vous êtes peu connu du lectorat marocain. Le regrettez-vous ?
Évidemment ! C’est une frustration de ne pas être lu par des Marocains. Tout auteur aspire à être lu et j’en ressentais autant le besoin que l’inquiétude. Disons que pendant des années, la solitude m’allait. Elle convenait à ma nature timide qui m’éloignait des cercles littéraires et des médias. Mais avec le temps, j’ai fini par croire que j’écrivais des livres exotiques pour l’Occident, un fantasme partagé sur l’homme arabe. Rien de péjoratif là-dedans. Sauf que le public marocain me manquait. En venant ici, j’ai également espéré rencontrer des auteurs marocains. Il se trouve que j’en connais très peu.

Dont très certainement Abdellah Taïa ?
Oui, je connais Abdellah Taïa. Mon premier courrier de lecteur marocain venait de lui. Nous nous sommes certes vus, mais nous n’avons pas de contact particulier. J’ai eu vent des menaces qu’il a reçues et j’avoue m’être inquiété pour son intégrité physique, mais de loin, tout cela.

Est-ce que l’étiquette «littérature gay» vous dérange?
Très sincèrement, ça ne me dérange pas d’être catalogué. D’autant plus que je ne me considère pas comme privilégié en raison de mes choix de vie ou de sujets. Je ne suis pas un chouchou des médias ou un habitué des salons littéraires. Seul le lecteur peut me ranger, ou pas, dans une case. Je me dis qu’un jour, je finirai par être reconnu comme écrivain et non comme homosexuel qui écrit des livres. En attendant, je me tiens tranquille, par pudeur probablement, même si l’on peut trouver incongru que je puisse parler de pudeur, avec tout ce que j’écris.

Que pensez-vous de la littérature marocaine ?
Je trouve que la littérature marocaine devrait aller davantage vers l’intime. Dans ce que je lis des auteurs marocains, je sens une sorte de retenue qui fait obstacle à l’expression sincère et vraie des choses. Il y a aussi certaines images sociales, pour ne pas dire clichés, qui reviennent fréquemment dans les romans, consacrant une identité de victime. Ce qui à mes yeux est très dangereux, et pour le Maroc et pour les Marocains. À titre d’exemple, peu de livres ont décrit le père autrement que comme un personnage effrayant et insensible, alors que mon père était un trésor pour moi. C’est mon simple avis de lecteur.