Abdelkader Lagtaࢠ: «Tout le film est axé sur le combat d’une femme»

On l’a présenté au CCM pour avoir une avance sur recette, la commission nous accorde alors 4,3 MDH.

Avec Abdellatif Laâbi, le coscénariste de «La moitié du ciel», c’est une longue histoire entre vous et lui…

Tout à fait. J’ai connu Laâbi pendant la période de la revue Souffles au milieu des années 1960. Juste avant mon départ en Pologne, en 1966, pour étudier le cinéma, j’ai acheté deux numéros de cette revue. J’étais frappé par sa liberté de ton et la qualité intellectuelle des contributeurs. Cette revue, c’est tout un mouvement culturel progressiste. J’ai envoyé alors au directeur des poèmes, ils ont été publiés. Deux ans plus tard, lors de mes vacances au Maroc en 1968, j’ai pris contact avec M. Laâbi. Notre relation, malgré quelques coupures, a continué depuis. Je me rappelle de la dernière lettre qu’il m’avait envoyée en février 1972, quelques jours après sa libération de sa première arrestation. Rebelote, mars 1972, il est derechef arrêté, pour être condamné cette fois-ci à dix ans de prison, dont il a purgé huit. Je perdis alors sa trace, lui en prison, moi en Pologne, où peu d’informations circulaient sur le Maroc, voire sur le monde occidental, le rideau de fer était encore en place.

Vous reprenez contact donc pour la réalisation de ce film…

J’ai étudié le cinéma en Pologne entre 1966 et 1975, et il faut dire que cette période que j’ai passée loin de mon pays me manquait, on était en plein dans les années de plomb, et je voulais tout savoir sur cette période, car l’idée d’en faire un film me travaillait. Cette curiosité est restée intacte et je lisais tout ce qui me tombait entre les mains : témoignages, romans, récits…Je tombe alors sur le livre de Jocelyne Laâbi, l’épouse d’Abdellatif, «La liqueur d’Aloès», où la femme du prisonnier raconte l’histoire d’une épouse face aux affres de la prison, mais vécues de dehors. Dans ce livre il y a tous les ingrédients pour commettre un film sur le désarroi d’une femme à laquelle on a enlevé le mari, avec deux enfants à bas âge sur les bras et un troisième dans le ventre, puisque Jocelyne était enceinte de huit mois. Je m’adresse alors aux Laâbi pour leur demander l’adaptation du livre au cinéma. Ils étaient d’accord. La coécriture du scénario avec Abdellatif a duré presque deux ans. On l’a présenté au CCM pour avoir une avance sur recette, la commission nous accorde alors 4,3 MDH. Je dois noter que le scénario a connu plusieurs versions avant de se fixer sur la définitive. De plus, j’ai écouté d’autres anciens prisonniers et d’autres familles. J’ai constaté que le rôle joué par les femmes dans cette histoire était d’une importance et d’une richesse incomparables, et cet aspect n’a hélas pas été suffisamment abordé, ni par les témoignages des prisonniers ni par les productions cinématographiques sur le sujet. Dans La moitié du ciel, on a essayé de se rattraper. N’oublions pas que ce combat des familles était un précurseur du combat futur pour les droits de l’homme en général et des droits de la femme en particulier. Tout le film est axé sur le combat d’une femme, qui, avec les autres femmes, allait remuer ciel et terre, au Maroc et à l’étranger, pour l’amélioration des conditions de détention des incarcérés d’abord, et pour leur libération ensuite. Quelques années plus tard, la combativité des détenus et de leurs familles finit par payer : les conditions de détention s’améliorent. Une scène est pour moi absolument touchante : la première visite de Jocelyne et des enfants à Abdellatif se déroulant dans un parloir avec un grillage de séparation.

Il y en a d’autres aussi émouvantes… ?

Celle qui raconte une autre visite dans ce même parloir, au lendemain du verdict où Abdellatif écope de dix ans de prison ferme, pour lui annoncer le décès de sa mère. La scène aussi où Jocelyne apprend l’arrestation d’Abraham Serfaty, elle a constitué pour moi l’échec de tout un mouvement, du moins son démantèlement par la police. Cette mouvance n’a pas moins contribué aux changements futurs que connaîtra le Maroc. Ce combat des familles et de ce mouvement gauchiste dans les années 70 n’est pas perdu, a accouché d’autres espoirs et d’autres défis à relever. Cette période est un laboratoire d’idées, impossible de lire le présent sans s’y référer.

Quid du financement de ce film ? Les 4,3 MDH du CCM étaient-ils suffisants ?

Loin de là, l’ensemble du film a coûté entre 11 et 12 MDH. Sans l’apport d’une société de production française, qui doit par ailleurs récupérer son argent, et des espaces et des décors qui nous ont été gracieusement accordés pour le tournage de quelques scènes, ce film aurait du mal à voir le jour. Sachez en plus que nous n’allons récolter, après toutes ces dépenses, le moindre centime. Toutes les recettes vont au CCM pour lui rembourser l’avance, et quand on sait que le Maroc ne dispose pas de plus de 30 salles, et qu’elles sont en plus boudées par les spectateurs, il est peu probable, voire impossible, que ce film nous rapporte de l’argent.