«àŠtre (ici)» : une parenthèse enchantée à  Tanger

Pour la première édition de son parcours artistique, l’association Ssilate a ouvert le 21 septembre les portes de six lieux singuliers de Tanger, insoupçonnés, parfois, à  une foule de visiteurs conquis. Une balade patrimoniale émaillée d’expositions, de récitals et de lectures poétiques, animés par une trentaine d’artistes et écrivains de tous horizons.

Ceux qui pensaient connaître Tanger sur le bout des doigts ne doivent toujours pas en revenir de ce beau dimanche de flâneries et de surprenantes découvertes. La balade a commencé à 10 h du matin, par un temps gris assez préoccupant qui, Dieu merci, a fini par se dissiper en fin de matinée. Pas de point de départ ni d’arrivée, le parcours était complètement libre. D’après l’association Ssilate (les liens en arabe) qui organisait l’événement, l’ambition était «l’invitation faite aux Tangérois de se réapproprier leur patrimoine en les questionnant sur celui-ci intimement et librement». Et en les questionnant sur eux-mêmes, à en juger par l’intitulé choisi: «Être (ici)», à une époque où l’avoir fascine plus que l’être…
Pour des raisons pratiques, nous avons choisi d’entamer notre déambulation par le consulat de France, juché sur la place du même nom, juste à côté du célèbre Sour El Maâgazine (terrasse des paresseux). Nous avions déjà maintes fois longé ce portail consulaire imposant et opiniâtrement fermé, nous avions, entre ses barreaux, déjà distingué la magnifique fontaine trônant à l’entrée… Et ça s’arrêtait là. Ce dimanche 21 septembre, nous avons pu compléter le tableau, découvrir, par exemple, la jolie famille de paons qui se pavanent dans le jardin, mais aussi la remarquable architecture, de style néo-mauresque, du bâtiment. Promenade artistique oblige, des tableaux et des sculptures agrémentaient les lieux ; celle de Abdelkrim Ouazzani, monumentale et candide, occupait l’immense salon du consulat. «Cette nuée de poissons qui s’échappent de part et d’autre de la pièce pour se rejoindre au milieu représente la Méditerranée et ses peuples frères», explique un jeune bénévole, ajoutant que la sculpture va, par la suite, voyager à Paris pour être exposée à l’Institut du monde arabe. Disséminées dans le parc, des portières de voitures, offertes par le constructeur automobile mécène, servent de support pour de nombreux peintres invités. Celle de l’artiste tangérois Omar Mahfoudi, pleine d’une sombre ironie, obtient toute notre admiration : on y voit une carrosserie en forme de crâne humain ensanglanté. «Ils sont gentils d’offrir des ailes de voitures aux artistes, mais je n’en crois pas moins que l’automobile, c’est la mort», dira, plus tard, le facétieux peintre.
Autres lieux ouverts ce jour-là au public, la somptueuse Villa Mimi Calpe – lire l’article en page suivante -, la prison du Méchouar dans le quartier de la Kasbah, où les visiteurs ont pu contempler de captivantes et mouvantes diapositives, imbibées d’huile et d’eau et projetées sur les murs scarifiés du pénitencier, mais aussi des vidéos de têtes humaines pleines de désespoir, s’embrasant perpétuellement. Quelques ruelles plus loin, à la synagogue, la comédienne Amal Ayouch a rendu hommage à Charles Ndour, le jeune Sénégalais victime d’un meurtre le 30 août dernier à Tanger, en lisant le discours le plus célèbre de Martin Luther King, I have a dream. Dans le décor vétuste mais enchanteur du Palais Akaâboune, Ihsan Rmiki nous a abreuvés de doux chants arabo-andalous avant de laisser place au chanteur Malek qui nous a gratifiés d’un petit morceau de Brassens puis d’une chanson dédiée aux enfants de Gaza. Enfin, dans la sublime maison Jnan Kaptan, un petit concert accoustique de oud a été donné par le musicien et compositeur tangérois Abdelhadi El Rharbi.
Des lieux atypiques
Il y a quelques mois, Nachida Djilali, Itaf Benjelloun, Anne Chaplain, Jean-Marc Haudrechy et Olivier Conil, les membres fondateurs de l’association Ssilate, dînaient joyeusement quand l’idée lumineuse de ce parcours leur est soudain venue : «Pourquoi ne pas tenter d’ouvrir au public les portes de maisons, de lieux atypiques, de palais et autres jardins, à Tanger?». Une idée qui a enchanté les visiteurs, très nombreux à manifester leur gratitude sur la page Facebook de l’événement: «Des lieux mythiques à visiter au moins une fois dans sa vie», écrit Ayoub Hassani. «La beauté des œuvres d’art et la balade dans les ruelles de la belle ville de Tanger, s’extasie Amal Zbiri. J’espère que ça ne va pas s’arrêter là». Nous aussi.