«Al Pacino, Robert De Niro, venez voir l’école où j’étudie !»

La grève des étudiants de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle de Rabat n’aura peut-être pas été vaine. Le ministre de la culture promet d’enclencher sans tarder la réforme de cet institut sans locaux et sans moyens, qui dépérit dans l’indifférence quasi générale.

A quoi reconnaît-on un sit-in de comédiens ? À l’exubérante «Halqa» qu’ils improvisent sur le trottoir. Aux pitreries, aux déhanchements, aux youyous, aux crépitements des guitares. À l’ambiance festive, délirante puis, tout d’un coup, déchirante. Aux petites boutades qui tournent au sarcasme fielleux. Aux slogans astucieux, surtout : «Al Pacino, Robert de Niro, venez voir l’école où j’étudie !»
Assis en cercle autour d’un bondissant meneur, les étudiants de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC) font, ce mercredi 27 février, un tapage de tous les diables devant le siège du ministère de la culture à Rabat. Un mouvement qui s’est déclenché le 14 janvier dernier. «L’étudiant veut étudier !», «Monsieur le ministre, lève-toi et bosse !», «Direction (de l’ISADAC, ndlr), dégage !»
Les quatre-vingt cinq étudiants de l’ISADAC ne se seront, avec un peu de chance, pas égosillés pour rien. «Après sept semaines de grève et de protestations, le ministre nous a enfin reçus et rassurés», exulte Hammouda Kajouni. «La direction va être remplacée, on va pouvoir s’atteler à cette réforme tant attendue», se félicite encore l’apprenti comédien qui dit vivre «le martyr» au sein de l’unique «établissement de formation, d’étude et de recherche dans tous les domaines du théâtre», selon la fiche de présentation publiée sur le site du ministère de la culture.

École sans domicile fixe

Une description bien pompeuse pour une réalité presque effrayante. Depuis sa création en 1985 à Rabat, l’école en question campe dans des locaux provisoires. «Un petit pavillon aux allures de “Moukataâ” (arrondissement communal, ndlr), prêté par l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine», déplore Hammouda. «Nous n’avons plus de buvette alors que nous sommes presque au beau milieu de nulle part, derrière l’hôpital Cheikh Zayd à Hay Riad, très loin du campus de Madinate Al Irfane. Je vous laisse imaginer la souffrance innommable pour déjeuner tous les jours».
Autre fait accablant, les étudiants ne bénéficient d’aucun système de bourse, contrairement à leurs camarades de la faculté ou d’autres écoles publiques. «Les stages ont disparu aussi. Hormis les quatrièmes années qui ont bataillé pour en obtenir un en Norvège, personne n’a rien eu et ça dure depuis des lustres», soupire le jeune comédien. Quant au programme, il est jugé «périmé» : «Qu’ils arrêtent un peu de nous rabâcher un cursus conçu en 1985 ! Nous voulons étudier le spectacle vivant contemporain, nous voulons une formation qui nous permette de rivaliser avec les comédiens des autres pays, nous ne voulons plus être à la traîne».

Pas de scène ni de décors

Enfin, les équipements : «Vous imaginez une école de théâtre sans scène ? Sans décors, sans costumes ? À l’ISIC, l’Institut de journalisme, ils ont des studios, du matériel numérique. Comparés à eux, ce dont nous disposons fait pitié à voir. À tel point que les étudiants sont contraints de fournir leur propre matériel», s’emporte Hammouda Kajouni. Mais l’espoir renaît depuis l’entretien avec le ministre de la culture. Mohamed Sbihi a en effet promis de s’occuper incessamment de cette affaire: une direction provisoire a ainsi été nommée pour gérer l’établissement jusqu’à sa réforme complète. «Cette mesure est prise dans l’attente d’une décision en commun accord avec le ministère de l’économie et des finances pour classer l’institut dans la catégorie (A) parmi les établissements de l’enseignement supérieur et de prendre toutes les mesures qui en découlent», affirme un communiqué du ministère de tutelle, qui étudie par ailleurs le déménagement de l’école dans une bâtisse r’batie du centre-ville, près du cinéma Septième art