A Tanger, une coopérative artistique pour réinsérer les jeunes des rues

Mémoires d’Avenir est une coopérative lancée en 2011 par l’association Darna à  Tanger pour sauver des adolescents de la précarité et l’exclusion.
Répétitions et confection de décors et de costumes se font dans le cadre magique de la ferme pédagogique de Ziaten, un lieu rare d’apprentissage et d’épanouissement, menacé par la frénésie immobilière.

Le quartier périphérique de Ziaten est dépourvu d’âme. Ses collines, autrefois agricoles, sont régulièrement prises d’assaut par les grues, les pelleteuses et les camions de ciment. Il s’y construit chaque année des barres d’immeubles par dizaines, et de nouveaux boulevards, larges et goudronnés, le serpentent.

Au milieu de cet immense chantier, une poignée d’eucalyptus centenaires se dresse aux portes d’une jolie ferme pédagogique de quatre hectares, gérée par l’association Darna depuis 2000. «Nous avions six hectares au début, mais l’Etat en a repris deux pour construire une route menant vers l’un de ces lotissements», explique Abdelghani Bouzian, en pointant placidement du doigt les blocs blancs et gris qui nous cernent de toutes parts. «Depuis, nous faisons de notre mieux pour occuper entièrement l’espace. Autrement, ils n’hésiteront pas à nous gratter encore un bout de terrain», soupire le vice-président de Darna en nous guidant le long d’un petit sentier cahoteux.

Une luxuriante pépinière accueille les visiteurs à l’entrée de la ferme. Entre les haies de romarins et les plants de bougainvilliers cohabitent lapins, poules, dindons et moineaux, peu impressionnés par le brouhaha de quatre ou cinq enfants suspendus à l’épais olivier où une «cabane de Tarzan» a été fabriquée avec de vieilles palettes de manutention. Un peu plus loin, un carré de terre abrite de jeunes arbres fruitiers et des rangées de roseaux dissimulent une mare aux canards. En face, un petit conteneur bleu a été transformé en comptoir de cafétéria. «Tous les objets recyclés que vous voyez là ont été fabriqués par les enfants et adolescents en difficulté qu’accueille l’association», affirme M. Bouzian.

Ici, tout ou presque a été recyclé : les boutures de lavande et de citronnelle reposent sur des receveurs de douche en céramique, bidets et éviers de cuisine retrouvent une nouvelle vie sous la forme (très surprenante) de boîtes aux lettres… Des fûts en acier habilement découpés servent de fauteuils d’extérieur (pas des plus confortables) ou même, plus loin, de moulin à vent ; un lit en bonne et due forme, garni d’un moelleux matelas, pend aux cordes d’une balançoire… Repeinte, magnifiquement customisée un peu à la façon du Bus magique de Joanna Cole, une carcasse d’autocar se réincarne en mini-salle de projection baptisée «Cinébus».

Récup’, débrouille, ingéniosité    

Ingéniosité partout, gâchis nulle part. Abdelghani Bouzian nous fait entrer dans une salle pleine de musique, de jeunes garçons appliqués et de machines à coudre. Ce sont les coulisses de la coopérative artistique Dakirate Al Mostakbal (Mémoire  d’Avenir), créée en 2011 pour former un groupe de vingt-cinq jeunes défavorisés, exclus, aux arts et métiers de la scène. «Ils fabriquent leurs propres marionnettes pour un prochain spectacle, le Soldat Antoine, qui sera joué en novembre prochain avec la Compagnie française des Singes hurleurs. C’est sur la Première Guerre mondiale», explique l’éducateur spécialisé. Avant, ces enfants et adolescents erraient dans les rues, se droguaient, volaient, mendiaient, se prostituaient pour survivre. Certains continuent, malgré les ateliers, malgré les nombreux spectacles, encadrés par le comédien Eric Valentin, montés et interprétés dans plusieurs villes du Maroc durant les cinq dernières années : Le Petit cirque débile (2009), Cabaret d’été (2010), Les Arènes de César (2011)… «Ils ont également joué les Histoires et contes de Tanger, une pièce décrivant et relatant la ville sous différentes époques, pour qu’ils se souviennent de ce qu’il y avait ici, sur leurs terres, avant la grande invasion des magnats de l’immobilier», ironise M. Bouzian.

Mais la pièce la plus poignante restera sans doute celle créée en 2007, Gagne ton visa, une grinçante satire sur les sangsues qui exploitent le drame de l’immigration clandestine. Cette parodie de concours télévisé visant à faire gagner des permis de séjour aux Herraguas, se voulait, d’après le blog du Théâtre Darna, «une critique du misérabilisme, de l’instrumentalisation de la détresse humaine et de la banalisation du sujet par les médias».

Urbanisation massive, populations fragilisées

Car ce qui n’est guère qu’un sujet tristement abstrait pour la plupart d’entre nous est une réalité crue, terrible pour les pensionnaires de l’association, dont beaucoup viennent des campagnes environnantes et espèrent se glisser dans une cale de navire ou une barque clandestine en partance pour l’Espagne.

«Nous avons accueilli un jeune il y a quelque temps, dont nous ne connaissions ni le passé, ni les origines, se souvient Abdelghani Bouzian. Il est resté trois années avec nous, à apprendre diverses choses, telles que la confection, l’élevage, la boulangerie, la ferronnerie, la menuiserie. L’idée, comme pour les autres pensionnaires, c’était qu’il puisse retourner dans son village pour transmettre son métier fraîchement acquis aux siens. Mais quand nous l’avons reconduit chez lui à Kalâat Sraghna, son père ne l’a même pas enlacé, même pas embrassé. Il nous a durement reproché de l’avoir ramené, alors qu’il devait émigrer pour aider sa famille».      

Le vice-président de Darna sait que de nombreux rescapés des rues y retourneront, que tous les enfants ne pourront pas être sauvés, faute de moyens, de soutien. Fondée en 1995, reconnue d’utilité publique, l’association a certes tissé une solide toile de donateurs, partenaires étrangers, entreprises mécènes, et a développé des sources de revenus non négligeables (un restaurant communautaire et une boutique de «produits dérivés» rue Jules Cott au Grand Socco, mais aussi la pépinière, l’élevage de volaille, le potager bio, l’organisation de visites scolaires et de goûters d’anniversaire à la ferme, etc.). Mais les efforts du tissu associatif seul ne suffisent pas, quand la politique de la ville, ne jurant que par la croissance effrénée et l’urbanisation massive, semble sans cesse éloigner, exclure les plus indigents.

«Tanger voit en ce moment l’explosion des investissements immobiliers et la fièvre des spéculateurs qui confondent les verbes assainir et stériliser. Cette logique technocratique réduit l’écosystème au profit du béton. Cette fièvre ne respecte pas l’identité de la ville», affirme la fondatrice de Darna Mounira Bouzid El Alami dans un entretien au quotidien français Le Monde. «Mon combat veut restituer aux gens leur territoire, les inclure dans la ville au lieu de les marginaliser. Les gens dont s’occupe Darna sont toujours “en trop”. Pas étonnant qu’ils développent des symptômes de désespoir mais si quelqu’un les aide, les revalorise, ils se réapproprient leur destin», poursuit la militante.

Grâce à la coopérative artistique, de jeunes jongleurs, acrobates, paradeurs, cracheurs de feu, marionnettistes et costumiers, gagnent laborieusement leur vie, recouvrent leur dignité, se découvrent des talents, des aptitudes, deviennent maîtres de leur destin. A la ferme pédagogique, ils se réapproprient leur territoire. Leur laissera-t-on ce bel espace de création, un des rares endroits, si ce n’est le seul, où ils puissent s’épanouir ? «Il faudra résister pour ne pas se faire engloutir par les constructions anarchiques. Nous résisterons, de toutes nos forces», sourit Abdelghani Bouzian.

*Pour plus d’informations, connectez-vous sur www.darnamaroc.org ou appelez le 05 39 33 35 58.