A quoi servent les écoles des beaux-arts ?

Depuis 1945, date d’ouverture de la première Ecole des beaux-arts au Maroc, à  Tétouan, plusieurs générations de peintres marocains sont passées par des formations académiques.
Alors que certains remettent en cause les théories, d’autres au contraire affirment leur nécessité.

Ce sont des peintres de notoriété internationale. Ils s’appellent Ben Cheffaj, Belkahia, Melehi, Chabâa, Ouazzani, Rahoul,  leurs univers de peinture sont différents, leurs traits ne se ressemblent pas, ce qui les réunit, c’est d’abord le talent et ensuite une formation académique et plus précisément, une école des beaux-arts. Mais l’art peut-il s’apprendre dans les écoles ? La discipline n’a jamais supporté les règles et s’en échappe à chaque fois.  Alors quel rôle jouent encore aujourd’hui les écoles et les instituts dédiés aux Beaux-arts ? La question a été posée à plusieurs peintres marocains et les réponses ne sont pas aussi tranchées qu’on pourait le penser. Le contenu pédagogique des écoles d’art n’a cessé d’évoluer. L’on est passé en quelques années des formations les plus classiques, aux ouvertures les plus improbables. La tendance actuelle est d’appliquer l’art à la vie professionnelle et de le rendre utile dans des activités comme la création industrielle, la mode, la communication visuelle et l’architecture d’intérieur. L’école intègre et assimile les innovations. «La première année, nous enseignons tout ce qui est figuratif et la deuxième on s’éloigne de tout ce qui est académique et c’est là que les étudiants commencent à se chercher véritablement», explique Abderrahmane Rahoul, directeur de l’Ecole supérieur des beaux-arts de Casablanca. Le croisement des enseignements, l’exploration de la matière et des techniques de dessin, permet à l’étudiant des Beaux-arts de comprendre et d’intervenir dans le monde actif. Les élèves acquièrent les principaux moyens d’expression plastique : ils peuvent travailler la terre, manipuler des encres, des pigments, utiliser différents supports et outils. Par la pratique, ils abordent la surface, le volume et l’espace, apprennent à définir les formes, les couleurs et à les organiser…, mais devient-on artiste pour autant ? «Nous ne sommes pas une usine à fabriquer des artistes. L’école aide à recentrer le don», éclaire Abdelkrim Ouazzani, directeur de l’Institut national des beaux-arts de Tétouan qui considère que «la formation académique est importante et que les artistes qui ont fait les écoles ont plus de possibilités», même s’il consent que «l’art c’est après l’école. L’école est une phase, un entrainement, on y apprend aussi l’histoire de l’art. Un artiste a besoin de développer ses connaissances, de se situer. Dans des pays où il n’y a pas d’écoles dédiées à l’art, l’on voit bien qu’il n’y a pas beaucoup de peintres». Ce diagnostic est confirmé par un autre peintre qui a passé trente ans de sa vie à l’Ecole des beaux-arts de Casablanca et qui est actuellement à sa direction. Abderrahmane Rahoul a fréquenté cette institution depuis les années 60. L’histoire de cet  homme se confond avec celle de l’école. Le lien qui se tisse durant trente années de fréquentation devient irréductible. «C’est l’école qui m’a fait, qui m’a créé. Sans l’école je ne serai pas là, admet-il. Un artiste doit savoir se situer, situer son œuvre, prendre connaissance et c’est là qu’intervient l’enseignement».
L’Ecole des beaux-arts de Casablanca reçoit chaque année quelque 800 candidatures «Nous n’en retenons que 35», explique Rahoul. Même constat du côté de l’Institut de Tétouan. Cette forte demande s’explique par le fait que les étudiants des écoles des Beaux-arts ont de plus en plus de possibilités de travail. Ici, on y enseigne les arts graphiques, l’architecture d’intérieur, le design d’objets, et les arts plastiques qui regroupent la peinture, la sculpture, la céramique et le dessin et à côté de tout ça les cours théorique : l’histoire de l’art, la philosophie de l’art, la scénographie, l’infographie et les langues. 

Avant tout, un lieu de rencontres et d’expérimentations

Le design, l’architecture d’intérieur, la publicité…voici des métiers à forte demande et surtout …glamour. Des métiers qui exigent autant de travail, de ténacité que de talent. Selon Hicham, étudiant en 4e année de design et architecture d’intérieur, «l’Ecole des beaux-arts est une aubaine pour des jeunes qui viennent de milieux modestes comme moi. Les métiers de l’art m’ont toujours fasciné et l’école des beaux-arts nous donne accès à ce monde de rêve et de chic». Des métiers fascinants, en effet, mais qui demandent beaucoup de détermination. «La majeure partie des étudiants s’oriente vers ces nouvelles filières que sont l’infographie, l’architecture d’intérieur et le design», admet Abdelkrim Ouazzani. Une tendance qui se vérifie du côté de l’école casablancaise. «Les parents interviennent généralement dans le choix de leurs enfants, c’est normal ils pensent au marché du travail».
De Tétouan à Séville, de Rome à New-York et de Casablanca à Asilah, Mohamed Melehi a beaucoup voyagé, beaucoup appris. Il est considéré, et à juste titre, comme une référence «historique» et théorique incontournable. «J’ai refusé ce qu’on m’a enseigné et j’ai pris ce que je voulais prendre», résume-t-il  L’artiste a beaucoup travaillé sur les formes, les courbes, son œuvre se situe entre  ruptures et rencontres.
Né en 1936, professeur à l’Ecole des beaux-Arts de Casablanca de 1964 à 1969, Melehi a toujours su s’imposer, par sa vision du monde, par les changements qu’il concède. C’est d’ailleurs cette ouverture que l’on retrouve dans sa peinture. Pour Melehi, l’art et la thérapie se rejoignent : «Il y a des guérisseurs qui soulagent les souffrances parce qu’ils possèdent un don et des médecins diplômés qui le font moins bien…, c’est pareil dans l’art. Ceci dit, l’école apporte beaucoup de choses. A moi, elle m’a apporté de la méthode, la connaissance sur les matières, les couleurs, il y a des techniques, des découvertes à faire. Mais c’est aux étudiants de prendre leur envol par la suite».
Pour Melehi, rien n’est figé et encore moins, l’art et l’enseignement de l’art. Si le contenu pédagogique évolue, cela s’inscrit dans l’air du temps «Avant dans les Ecoles des beaux-arts, témoigne-t-il, ce sont les médecins qui enseignaient l’anatomie humaine». Aujourd’hui l’on s’ouvre davantage sur l’art contemporain et les nouvelles technologies… «il faut vivre avec son temps», conclut-il. 
L’Ecole des beaux-arts est un lieu de rencontres et de stimulations. C’est aussi un espace d’expérimentation qui laisse la place à l’expression de chacun. Ici, les étudiants apprennent à choisir, à s’affirmer, à se créer et à créer. C’est une zone de liberté où l’art est censé être interactif. Pourtant selon Farid Belkahia ce n’est pas le cas. «L’Ecole des beaux-arts est coupée des peintres marocains». L’artiste a fréquenté les écoles d’art pendant de longues périodes. Ecole des Beaux-arts de Paris (1955-1959), l’Institut de théâtre de Prague (1959-1962), l’Academia Brera à Milan (1966), mais semble se rebeller contre les formations académiques. «Je suis contre tout système pédagogique, a priori», soutient-il. Cette réponse peut choquer  ceux qui ont connu Belkahia à la tête de l’Ecole des beaux-arts de Casablanca de 1962 jusqu’en 1974. Mais l’artiste explique son point de vue : «J’ai fait les Beaux-arts et je l’ai suivi jusqu’à un certain point. Le dessin du nu, je l’ai appris par l’enseignement mais imaginer un paysage…c’est dans mon atelier. J’ai beaucoup varié dans ma vie. Il n’y a pas que l’école qui forme. Apprendre c’est aussi visiter les galeries, les musées, voyager… J’ai tout découvert par moi-même. Par ma curiosité. J’ai plus appris dans la rue et au contact des autres… Après l’école, c’est l’aventure», soutient-il.
L’aventure est un joli mot et une situation commune à tous les artistes et que connaissent davantage, les autodidactes. En tête de liste, on retrouve le peintre «infigurable», Mohamed Kacimi. Un adjectif qui lui colle si bien à la peau. Son parcours est aussi insaisissable que sa peinture est admirable. Car toute sa vie a été recherche de formes. A lui seul, Kacimi a su inventer un monde. Lui qui disait engager son corps dans ses œuvres artistiques il a de toute évidence engagé, toute sa vie, loin de tout langage codé. L’artiste n’est passé par aucune école et pourtant, c’est en lui que les critiques d’art ont trouvé matière à leurs recherches et ses peintures soulèvent autant d’admiration que d’interrogation.
Une autre autodidacte s’est imposée au monde de la peinture. Chaïbia ne s’est jamais posé de questions. Elle a juste pris son pinceau, par besoin, par nécessité et sa palette explosive de couleurs. Elle n’avait rien à dire sur l’art. Son art sauvage est une réponse, une résonance à sa propre recherche picturale qui reste avant tout, un geste d’appropriation. L’art naïf telle est l’appellation réductrice qu’on a choisi pour définir son trait inclassable. De toute évidence, l’histoire de l’art semble être un récit insaisissable.