A quand des hôtels décorés par les designers marocains ?

Du 13 au 16 avril se déroulera la IIe édition de Maroc Design dans la cathédrale du Sacré CÅ“ur à  Casablanca. Par sa répétition et la qualité des objets exposés, cet événement apportera peut-être
à  cet art majeur la reconnaissance. Une nécessité car, si
le design dépend des commandes du secteur économique, l’industrie
ne pourra prendre d’envergure sans l’apport essentiel du design.

Maroc Design représente, sans conteste, une aubaine pour les designers marocains sevrés d’occasions de montrer leur savoir-faire. Jusqu’en janvier 2005, date à  laquelle il vit le jour, par les soins de Maisons du Maroc et Afriquia Gaz, le design faisait banquette, à  l’exception de l’exposition «Regard sur le design au Maroc», concoctée par l’Institut du monde arabe à  Paris, dans le cadre du Temps du Maroc, et conçue par Mahassine Nader. Les créateurs marocains purent ainsi montrer de quel bois ils se chauffaient.

Du beau bois, assurément, puisque l’exposition prévue pour trois mois, initialement, fut prorogée d’autant, puis transportée à  la galerie Bab Rouah, à  Rabat. Mais de ce triomphe, le design ne récolta aucun dividende par la suite, les lieux d’expositions continuant à  le snober. «C’est terriblement frustrant, s’écrie l’artiste Khadija Kabbaj. Car comment voulez-vous que les Marocains prennent goût au design s’ils ne peuvent en prendre connaissance de visu ?». Et de formuler le vÅ“u que les manifestations de l’envergure de Maroc Design se multiplient.

La «gsaâ» et le tajine, ancestrales expressions du design marocain
«J’aurais volontiers organisé des expositions de design si j’étais sûre que le public y viendrait. Or cet art est encore trop tendre au Maroc pour attirer les gens, et j’encourrais un risque énorme en l’exposant», se justifie cette galeriste au long cours, propriétaire d’un espace idoine. Le design, un art encore tendre au Maroc ? Erreur, rectifie Mahassine Nader. Selon cette spécialiste, il serait multiséculaire. A l’appui de cette assertion, elle brandit un argument alléchant ; la gsaâ, «ce plateau de bois o๠les femmes roulent la graine d’un geste ouvert, comme un geste d’hospitalité, doux et sans emphase, muet et humble». Ou encore la babouche, le caftan, le tajine, tous objets millénaires, objets de sens intimement liés à  des fonctions.

Ainsi, le Maroc n’a pas attendu l’exposition universelle, tenue en 1852, au Crystal Palace de Londres, pour prendre le train du design. Il avait inventé le sien en des temps immémoriaux. Mais il s’agissait uniquement d’objets usuels créés pour le besoin. Il a fallu attendre la période de l’après-indépendance pour que le design, dans l’acception convenue du terme, fasse son entrée sur la scène artistique marocaine. D’abord, de manière timide, grâce aux artistes de l’Ecole de Casablanca, qui se mirent à  appliquer leur démarche personnelle aux objets de la maison, essentiellement. Ensuite, le domaine fut investi par les architectes qui dessinèrent des meubles pour les bureaux et les maisons, «mais sans prétendre à  l’autonomie des objets créés», souligne Mahassine Nader. A la fin des années 70, des décorateurs, tels que Bill Willis et Stuart Church, imposèrent un nouveau style, en remettant à  l’honneur l’excellence des savoir-faire des maâlem, dans une «surexpression» des objets et des décors fabriqués. La jet-set marrakchie était emballée, la bourgeoisie casablancaise resta de marbre. Avec des créateurs, pour la plupart formés à  l’étranger, le design prit un autre tournant dans les années 90, en mêlant intimement tradition et démarche moderne sur le dessin de l’objet.

Les designers marocains ont été écartés du plan Azur
Pourvu d’une couleur et d’une identité propres à  lui, le design marocain, porté haut aujourd’hui par une kyrielle de créateurs doués, brille de mille attraits. Et ce n’est pas le visiteur de la 1ère édition de Maroc Design qui nous démentira. Un moment de grâce. Des bonheurs d’expression artistique, dont les ingrédients sont tantôt le calme et la légèreté , tantôt l’humour, la radicalité et la bonne finition… Le lit de jardin de Sophia Tazi, le «Projet carré» de Saà¯d Guihia, les «Cube» et «H» de Zeinab et Oum El Ghaà¯t El Fihri, les luminaires de Mounia Bernoussi, la console luminaire de Jamil Bennani, les bracelets de Luc Baille, le «Miroir narcissique pour couple» de Mutsuko Sato…, sont mieux que des éléments décoratifs.

Des chefs-d’Å“uvre. Au vu d’un tel déploiement d’ingéniosité, d’imagination et d’inventivité, on ne peut que s’étonner que le design marocain n’ait pas encore trouvé vraiment le chemin du cÅ“ur des Marocains, pendant qu’à  l’étranger, il n’est pas seulement immodérément apprécié mais impunément copié, comme s’en offusquait l’architecte d’intérieur, Soumiya Jalal Mikou, lors de la conférence de presse de la IIe édition de Maroc Design.

La théière de Hicham Lahlou fait partie de la collection d’un musée italien
Bien qu’étant de bonne facture, le design, au Maroc, reste confiné au bureau, au magasin et à  la maison. C’est ce qui faisait dire à  Geneviève Nouhaud, coordinatrice de Maroc Design: «Certes, il y a des designers au Maroc, mais il n’y a pas de secteur du design. Parce qu’il n’y a pas de commandes publiques. Seulement des commandes privées. On le constate à  travers cette exposition, dans laquelle prédominent le mobilier, les luminaires et les bijoux et à  moindre degré, le textile. Cela signifie que l’industrie, la santé, les transports sont encore insensibles au design. Or, sans ces secteurs, jamais le design ne se développera».

De fait, il est regrettable de voir nos entreprises florissantes, nos hôtels cossus ou nos cliniques pimpantes bouder notre design pour importer, au prix fort, des meubles insipides et impersonnels. «Pourtant, sans le design, notre industrie, qui se développe, et notre artisanat, qui péréclite, ne pourront pas s’épanouir», avertit Hicham Lahlou, dont la fameuse théière, «Koubba», fait partie depuis septembre 2000, de la collection du musée italien Alessi. Lui et ses pairs rêvent de résidences et d’hôtels peuplés par leurs créations. Pour l’heure, elles n’en prennent pas le chemin. A preuve, les designers marocains ont été écartés du Plan Azur.

C’est pour contribuer à  la réparation de cette injustice faite au design marocain que Maroc Design a été créé. Dans l’intention, clairement exprimée, de mettre en vive lumière sa singularité et, par là -même, amener industriels, hôteliers, propriétaires de résidences et particuliers à  passer des commandes. Si le design ne trouve pas un marché consistant, il sera déserté par ses meilleurs servants. Hicham Lahlou observe que seuls les créateurs vivant à  cheval entre le Maroc et un pays européen parviennent à  mener une vie décente, les autres rament. Leur galère incombe à  l’Etat et aux organismes publics ou privés qui n’encouragent guère leur activité.

Les designers marocains doivent, de leur côté, se serrer les coudes et parler le même langage
Cependant, une manifestation annuelle telle que Maroc Design, même si elle a une incidence heureuse, ne suffira pas à  elle seule à  redresser la barre. Il faut aussi la volonté des concernés de mettre fin à  leur situation incommode. D’abord, en se serrant les coudes et en parlant un même langage.

Apparemment, les rangs de la corporation son dispersés. Trop de jalousies, de rivalités, de rancÅ“urs et de clans rendent impossible, pour l’heure, une union sacrée. Preuve en est le pitoyable feuilleton de l’Unidea («Unis autour de l’idée»), une association qui devait éclore au terme de la 1ère édition de Maroc Design et qui, plus d’une année après, n’a toujours pas vu le jour, à  cause de vagues dissentiments entre les designers. Brillants nos designers, mais peu raisonnables.

«Nul n’est prophète en son pays», un adage vérifié par les talentueux designers marocains (photo : Maroc Design 2005), copiés à  l’étranger et toujours en attente de reconnaissance dans leur pays.