A la recherche du Habous perdu

Les journées du patrimoine démarrent bientôt. Les 6, 7 et 8 avril, Casamémoire vous fait voir Casablanca autrement. Pour vous mettre l’eau à  la bouche, une visite guidée dans le quartier des Habous s’impose.

A 14 h, le quartier des Habous est comme une clairière dans le Casablanca moite et galopant. Le vacarme et les gaz d’échappement sont loin, très loin derrière, le Café Mauritanie se remplit doucement, de retraités surtout, venus savourer le thé de l’après-déjeuner. Malgré le vent sournois, c’est un bonheur de s’asseoir sur cette terrasse baignée de soleil. Abdellatif Fawzi, 53 ans, connaît, ici, tout le monde ou presque. «Vous, vous étiez avec moi au lycée Mohammed V, dans les années 1970 !», croit-il se souvenir brusquement en s’avançant vers le voisin de table. Quatre ou cinq embrassades plus tard, notre enseignant à la retraite va enfin parler d’une seule traite : «Je ne vis pas très loin d’ici, à Derb Sbalioune (Quartier espagnol, NDLR). Vous connaissez ? Mais j’aime follement les Habous, j’y suis tout le temps. Je devais avoir dix ou douze ans quand mon père a commencé à m’emmener dans son atelier, à quelques pas. Il était menuisier, je lui donnais un coup de main». Entre quinze et dix-huit ans, Abdellatif continue de sillonner le quartier, tous les jours pour aller au lycée. «Puis, quand je suis moi-même devenu enseignant au lycée Fatima Zahra, j’ai de nouveau suivi ce même chemin quotidiennement, de 1973 à 1985». Plus de quarante ans d’une présence assidue en ces lieux vénérés, et ce n’est pas prêt de s’arrêter.
«Salut Nezha ! Assieds-toi. Je déclarais à madame tout mon amour… pour ce quartier !», explique-t-il à sa collègue fraîchement arrivée et, comme lui, guide bénévole aux Journées du Patrimoine, organisées les 6, 7 et 8 avril par Casamémoire. «C’est mon professeur. Un passionné», sourit Nezha Sebti à pleines dents. «Je lui dois tout ce que je sais sur cette ville». Ils sont une bonne dizaine, en réalité, si ce n’est plus, à se pâmer d’admiration pour notre bénévole en chef. «L’association Casamémoire nous a demandé, à mon équipe et à moi, d’aller chercher de l’information, de la documentation sur ce site-là», assure Abdellatif. «Alors nous sommes partis farfouiller dans le quartier à la recherche d’histoires, d’anecdotes. Nous rencontrons les habitants, préparons des fiches avec des aperçus historiques sur les commerces, les lieux de culte, le tribunal». À côté, l’érudit mène, pour son propre plaisir, une enquête sur d’obscurs et fascinants personnages : ceux qui peuplent les plaques de rues. «J’ai percé le secret de plusieurs pancartes des Habous. J’ai envie de faire un Who’s who de ce quartier. Mais il me reste encore pas mal de figures à découvrir : Lfqih Soussi, Lfqih Guebbass, Zenqat L’mrani, Zenqat Moulay Lehmim», énumère en soupirant l’ethnologue amateur.
Abdellatif ouvre une épaisse chemise cartonnée d’où jaillissent des notes, de vieilles coupures de journaux, des copies de lettres manuscrites, des photos en noir et blanc. Il brandit fièrement une carte postale, où l’on voit le quartier des Habous en 1917 : le Palais royal fraîchement érigé, à côté d’un terrain presque nu, tacheté çà et là d’arbustes et de pierres. C’est ici que poussera et grossira, de 1918 à 1955, cette Médina pas si vieille que ça, chef-d’œuvre des deux architectes Auguste Cadet et Edmond Brion. «Vous savez où on a trouvé cette carte postale ? À Paris, tout récemment !», s’écrie le guide. «Elle a été envoyée depuis Casablanca, a voyagé en France et là, soixante-dix-neuf ans plus tard, elle revient au bercail».

Une Médina pas si vieille que ça

Abdellatif Fawzi examine un document jauni, rongé par la moisissure. «C’est la carte d’identité de Lalla Khadija Bent K. Un drôle de document datant de 1929. Les Français y décrivent la dame de la tête aux pieds : nez, front, menton, visage, cheveux, corpulence, yeux, teint, douar d’origine, tout est marqué. Et là, il y a des cases pour les visas, Lalla Khadija pouvait aller à Casablanca mais seulement pour une période déterminée. Si elle la dépassait, elle était dans de sales draps !»
Dans sa chemise à remonter le temps, Abdellatif puise des photos de l’atelier de Haj Driss, menuisier aux Habous depuis 1940, «toujours vivant mais très vieux. Les résistants se réunissaient dans sa petite remise pour fomenter leurs coups contre l’occupant français». D’autres images montrent la façade du premier cabinet médical du quartier, ouvert en 1945 par le docteur Belmokhtar, «qui a eu le mérite de soigner les résistants blessés. Son local sert aujourd’hui de dépôt de tapis», ajoute Abdellatif Fawzi avec une pointe de regret. Ce mordu des Habous peut passer l’après-midi assis là, à raconter le quartier, ses histoires, ses vieux amis, ses anciennes amours. Ses emmerdes.
Car il y en a. Abdellatif s’inquiète de la moindre trace de dégât des eaux remarquée sur un mur. «Il y a, rue Al Mohandisse, une pauvre fontaine murale délabrée, dans un état catastrophique», s’énerve Abdellatif, qui a alerté Ghislaine Meffre, la petite-fille d’Edmond Brion, un des pères architectes des Habous. «Elle va nous aider à la restaurer», se réjouit-il enfin, avant d’entonner : «Si vous écrivez un truc, dites que les gens devraient nous aider, pas avec de l’argent. Ils devraient nous soutenir au moins moralement. Ce lieu doit redevenir aussi beau qu’avant». Voilà qui est fait. D’autres doléances ?

Des restaurations chaotiques qui dénaturent le quartier

«Les habitants regrettent le bon vieux temps, quand il y avait moins d’échoppes pour les touristes. Les commerçants s’en fichent de préserver le patrimoine, ils veulent juste vendre. Alors ils te font de ces choses, ils restaurent mais de manière anarchique, et personne ne vient contrôler. Ce quartier devrait être inscrit comme patrimoine de la ville, du pays. Si on doit rafraîchir un bâtiment, on doit respecter des règles esthétiques. C’est à pleurer». L’exemple le plus criant, le plus horrifiant, se trouve rue Fqih Guebbass, «entièrement repeinte en jaune parce qu’un habitant a décidé d’y ouvrir un restaurant». Ce jaune moutarde est, en effet, une insulte à l’intelligence architecturale, à la cohérence du quartier, tout en blancheur et en sobriété. «Pourquoi on laisse faire ce genre de choses ? Pourquoi personne ne vient apprendre la restauration patrimoniale à ce restaurateur ?», s’indigne Abdellatif Faouzi, qui croise les doigts pour que le temps et la bêtise ne saccagent pas trop ce lieu adoré. «Il faut que les restaurations se fassent correctement, c’est mon rêve pour les Habous. Ah oui, et que les voitures s’arrêtent là. Qu’elles ne traversent plus le quartier, qui doit devenir piétonnier . Voilà ce qui me rendrait infiniment heureux».