A Fès, le «festival dans la ville» démocratise le sacré

Du 28 mai au 5 juin, se tiendra la Xe édition du Festival de Fès des musiques sacrées du monde.
A l’occasion de cette édition-anniversaire, retour sur cette fabuleuse manifestation
en compagnie de son maître d’œuvre, Faouzi Skali.

Depuis 1994, de multiples traditions spirituelles se manifestent rituellement à Fès, cité foisonnante de mémoire, sertie de monuments et pétrie d’art. Au-delà des délices de l’esprit et des sens qu’il offre généreusement, le Festival de Fès des musiques sacrées du monde illustre cette propension à la tolérance qui surprit déjà Roger le Tourneau, lequel, dans son Fès avant le Protectorat, décrivit ainsi la piété des Fassis : «Une piété vigoureuse, ardente, commune à tous, point incapable d’élans mystiques, mais avant tout humaine, traitable, plus remarquable par sa continuité, par son égalité que par ses paroxysmes, et tolérante non pas seulement pour les sectateurs des autres religions du Livre, mais encore pour les diverses tendances de l’islam maghrébin».
A Fès, la synergie des cultures est un héritage de la tradition andalouse
Ce sens suraffirmé de la tolérance s’exprima longtemps et savamment en un lieu-phare, la Karaouiyine, le musulman Ibn Khaldoun et le juif Maïmonide y dispensaient leur savoir que recueillaient le chanoine Clénard ou Germain d’Aurillac, le futur pape Sylvestre II. «A Fès, il y avait une synergie des cultures héritée de la tradition andalouse. De ce fait, il importait de réactiver la potentialité existante. D’autant que notre époque a besoin, de façon vitale, de ces liens réels», affirme Faouzi Skali, le directeur du festival.
C’est en grande partie grâce à ce dernier brillant anthropologue, soufi fervent et ardent adepte du dialogue interconfessionnel, que ce qui ressemblait à un vœu pieux prit forme concrète. En amont, une rencontre, en 1991, sur le thème «Voix d’Afrique : l’enseignement du désert». Elle fut tellement féconde que son grand-prêtre, Faouzi Skali, songea à la convertir en cérémonie rituelle. Il avait le feu sacré mais manquait de précieux viatique. Il se mit alors à répandre la bonne parole. L’Association Fès-Saïss, en la personne de son président, Mohamed Kabbaj, lui prêta une oreille bienveillante. Le Festival de Fès des musiques sacrées du monde pouvait faire résonner ses gammes célestes.
Le haut de gamme ! On s’en convainquit dès le baptême de feu du festival, en 1994, où, pendant une semaine, l’art sacré brilla de mille feux, grâce aux derviches tourneurs, aux interprètes du répertoire de Vivaldi et de Haendel et aux florilèges de «noubas» et de «maqams». Sons angéliques, rythmes sublimes et voix cristallines retenaient captif un auditoire enchanté.
Depuis cette prestation exaltante, le Festival enchaîne les triomphes et les morceaux de bravoure. Si bien que l’ONU l’élut, en 2002, parmi les douze événements les plus décisifs ayant contribué à l’instauration du dialogue entre les cultures. Faouzi Skali n’en est pas peu fier et le fait savoir dans cet entretien qu’il nous a accordé.

La Vie éco : Le Festival de Fès des musiques sacrées du monde, qui est porteur des valeurs de fraternité entre les peuples, a émergé a un moment où l’Occident tentait de se réconcilier avec lui-même sur le dos d’un islam en partie fantasmé. Comment expliqueriez-vous ce déphasage manifeste avec la triste réalité ?
Faouzi Skali : C’est l’onde de choc propagée par la guerre du Golfe qui nous a conduits à poser les fondations d’un espace de dialogue. A ce moment-là, il était devenu évident que les relations interculturelles s’étaient muées en un enjeu stratégique déterminant la guerre ou la paix. Nous vivions très mal cette mutation négative qui consistait dans l’instrumentalisation de la culture à des fins belliqueuses. Des peuples qui, auparavant, se respectaient mutuellement, commençaient à se considérer avec méfiance.

Mais qu’est-ce que cette mutation dramatique avait à voir avec la conception d’un festival de musiques, fussent-elles spirituelles ?
Elle en était au fondement. A l’inimitié rampante et orchestrée entre les cultures, il convenait d’apporter une réponse modeste certes, mais hautement significative. C’est ainsi que j’ai envisagé l’élaboration d’un espace interculturel, où les personnes pourraient se rencontrer, dialoguer, échanger leurs vues, quelles que soient leurs différences. J’étais convaincu, quoi qu’en pense Samuel Huntington, que c’étaient moins les cultures qui étaient en conflit que les idéologies.

Pourtant, suite à la mise au tombeau du communisme, les idéologies sont prétendument défuntes…
C’est une grossière erreur. Loin d’être enterrées, les idéologies reprennent vigueur, fleurissent, prolifèrent, et prennent différents visages, selon qu’elles asservissent la religion, la démocratie ou la culture. Les conflits ne naissent pas du choc des cultures mais de celui des idéologies. Les cultures s’enracinent, au fil du temps, au tréfonds de l’humain, déterminent sa vision du monde, façonnent ses us et coutumes, son art, son expression symbolique. Plus elles sont caractéristiques, plus elles fascinent l’Autre, qui aimerait en découvrir les composantes singulières.

C’est à partir de cette conviction que vous avez créé le Festival de Fès, mais qu’est-ce qui vous a poussé à choisir la musique plutôt que d’autres modes d’expression culturelle ?
Le projet était sous-tendu par une réflexion philosophique. Cela ne voulait pas dire qu’il devait absolument revêtir une forme abstraite ou théorique. C’est pour cette raison que nous l’avons matérialisé en une formule qui favorise la réception de l’Autre. La musique nous a paru l’expression idoine. Elle est essentiellement écoute. A la différence de la parole qui, elle, prend rarement en compte la réception. Lorsqu’on parle, on a tendance à s’écouter parler plutôt qu’à s’assurer de la bonne réception de sa parole par son interlocuteur.

Dans la gamme des musiques, vous avez privilégié celles dites sacrées. A quoi était lié ce choix ?
Les musiques sacrées se distinguent des autres genres musicaux par leur aspect immémorial. Datant de la nuit des temps, elles prennent place dans l’intime d’une identité culturelle, qu’elles révèlent. De ce fait, l’artiste ne joue pas seulement, il témoigne d’une culture. Le terme est entendu ici dans son acception anthropologique, laquelle renvoie à un mode d’être et de penser, aux manières de se représenter le réel, de vivre ensemble au sein d’une communauté.

Cette année, le Festival de Fès des musiques sacrées du monde fête ses dix ans. Dix ans, c’est le bel âge pour une manifestation rituelle, c’est aussi le temps du bilan…
Modestie mise à part, je dirais que le bilan est plus que satisfaisant. L’espace que nous avons créé a constamment merveilleusement fonctionné. Mieux : il a essaimé et continue de le faire. Non seulement le festival a pris souche à Fès pour ne plus s’en déloger, tant la cité spirituelle est en adéquation avec son esprit, mais l’esprit de Fès voyage et féconde. Nombre de festivals, à la création desquels nous avons souvent apporté notre pierre, ont vu le jour, sur le modèle du Festival de Fès, à Dijon, à Gerone, à Florence, à Cintra, à Tiesse… Pour mesurer la réussite de cette manifestation, il n’y a qu’à voir la place qu’elle occupe dans les médias. Cette année, pas moins d’une cinquantaine d’articles lui ont été consacrés dans la presse américaine, sans compter les émissions radiophoniques et télévisuelles, dont une, la semaine dernière, sur CNN. Un double CD, intitulé Spirit of Fès, vient de sortir. Un livre, portant le même nom, paraîtra prochainement, puis un autre, de 450 pages, comportant des textes composés par 83 personnalités, dont Mme Chirac, le Prince Charles, le président de la Banque mondiale, Jack Lang, Jacques Attali…

Maintenant que le festival a atteint la maturité, changera-t-il de cap ou maintiendra-t-il celui qu’il avait fixé ?
J’ai le sentiment qu’il est temps de passer à autre chose. Fès a permis au Festival des musiques sacrées du monde de s’épanouir, il importe qu’elle en récolte les dividendes. Jusqu’ici, la ville avait droit à ce festin musical pendant dix jours, nous avons pensé à l’en faire profiter toute l’année, en développant une sorte de tourisme culturel et artistique, par la création de lieux d’esprit (cafés-théâtres, espaces culturels…), l’encouragement de l’hébergement chez l’habitant, la promotion des métiers des arts traditionnels, etc. C’est un programme qui peut paraître ambitieux mais qui me semble réalisable. Aujourd’hui, on s’amuse à dicter au musulman sa conduite, à lui indiquer ce qu’il doit faire ou ne pas faire. Avec un projet tel que celui que nous élaborons, il démontrera qu’il est capable de se prendre en main, en charge.

Au moment où vous avez concocté ce festival, vous attendiez-vous à l’engouement qu’il a suscité ?
Sans prétention, nous n’avons jamais douté de son succès. Pour la simple raison qu’il ne se présentait pas comme un pur événement culturel, mais qu’il était en résonance avec les interrogations, les réflexions et les attentes de l’époque. Mais nous ne nous sommes pas endormis sur nos lauriers. Nous avons constamment veillé à ce qu’il évolue, se bonifie, s’affine. C’est ainsi que l’événement, essentiellement musical au début, a été enrichi d’un colloque fréquenté par des penseurs majeurs, qui, d’emblée, eut un grand retentissement. La musique et le colloque, dont la thématique changeait d’édition en édition, ont fini par former une sorte de forum qui agrège des personnes en affinités, des gens qui s’intéressent à la spiritualité, à la musique, aux relations entre les cultures, entre l’éthique et l’économie, entre la politique et l’art.

On utilise souvent l’expression «musiques sacrées» sans savoir ce qu’elle recouvre exactement. Pourriez-vous éclairer notre lanterne sur ce point ?
La notion de «sacré» prend des déclinaisons et des formes au gré des cultures. Mais elle renvoie, au-delà de ses variations apparentes aux fondements mêmes d’une culture, à son palier symbolique le plus profond. Autant de choses qui ne sont pas traductibles par le verbe, mais par des sensations, qui transportent le cœur et l’âme, distillées par la musique.
Ceci dit, à côté du souci de choisir des groupes qui interprètent dans leur propre culture cette notion de sacré, le festival s’est ouvert à des chantres des valeurs sacrées, comme la justice, l’équité ou la paix.

Ce qui justifie la présence de Miriam Makeba, par exemple, dans la Xe édition. Mais comment expliquer celles de Sabah Fakhri ou de Rouicha, dont les chants n’ont rien de spirituel ni de militant ?
Ce qu’on ignore souvent, c’est que le sacré présente aussi des formes populaires, le gospel en est une. Le sacré n’est ni hiératique ni hermétique, il faut le savoir. En ce qui concerne Sabah Fakhri, son répertoire le plus connu est d’ordre profane, il n’en demeure pas moins qu’il en possède un autre qu’on pourrait verser dans la catégorie «sacré populaire». J’en dirais autant de Rouicha. De toute façon, nous accordons une place à l’expression populaire du sacré, parce qu’elle contribue amplement à la découverte et à la connaissance de la culture dont elle émane.

En revanche, la musique confrérique, qui est spirituelle à sa manière, n’est pas sollicitée. Serait-ce un parti pris ?
Il n’y a pas de parti pris, mais un choix délibéré. Certaines musiques de confréries, devenues folkloriques, sont exclues. En revanche, nous organisons des veillées, en des lieux adéquats, animées par des confréries soufies telles que la Darkaouia, la Kattania ou la Aissaouia.

Il y a un grief formulé à l’encontre du festival : celui d’élitisme. Pour beaucoup, cette manifestation serait doublement élitiste, par sa programmation très pointue et par le prix des places, jugé rhédibitoire. Qu’auriez-vous à y répondre ?
Le sacré comporte, musicalement, des aspects savants, exigeants, inaccessibles à un public non averti, comme il peut se présenter sous des formes populaires. Ce qui est intéressant c’est de naviguer entre ces deux eaux. C’est ce que nous faisons, en entremêlant les deux facettes, persuadés que nous sommes de la nécessité de fédérer, parce que le sacré doit avoir cette capacité de mise en communion des gens. Quant à l’élitisme par l’accès, nous tentons de le pallier par la formule du «festival dans la ville», qui est devenu important et qui est ouvert gracieusement au public

Faouzi skali n Directeur du Festival de Fès des musiques sacrées du monde Les musiques sacrées se distinguent des autres genres musicaux par leur aspect immémorial. L’artiste ne joue pas seulement, il témoigne d’une culture.