A Fès, déjà  douze ans de musiques sacrées

A Fès se tiendra, du 2 au 10 juin 2006, la XIIe édition du Festival des musiques sacrées du monde.
Douze ans, une longévité exceptionnelle et l’occasion de
retracer la genèse et le parcours
d’un événement qui commence à s’exporter et
s’est même implanté à New York
sous le nom de «Spirit of Fes inc.».

Douze ans déjà ! Sous nos cieux, où les événements culturels, à quelques heureuses exceptions, font deux ou trois tours puis s’en vont, cette longévité est impressionnante. Elle se double d’une exactitude non moins estimable. Avec une précision de métronome, le Festival de Fès des musiques sacrées du monde entonne ses airs, ses rythmes et ses danses début juin. Rien ne peut l’inciter à faillir à ce principe, pas même les tremblements du temps. Ni la deuxième guerre du Golfe, ni la tragédie du 16 mai 2003 ou encore les multiples convulsions de l’histoire n’ont pu étouffer cet hymne à la paix qu’est le Festival de Fès. Son président, Mohamed Kabbaj, nous disait, en 2003, au moment où l’Irak était mis à feu et à sang : «Le Maroc est un pays sûr, et se rendre au Festival de Fès revient à militer en faveur de la paix. Annuler la rencontre serait faire preuve de lâcheté. Nous ne capitulerons pas. C’est pour cela que nous prenons le risque de la maintenir».

Quinze ans après, Faouzi Skali, actuel directeur général du festival et sa perpétuelle âme et conscience, se souvient. En 1991, pendant que la première guerre du Golfe prenait fin, se jouait le prélude des Musiques sacrées. Sur un ton académique. De brillants chercheurs, venus de tous les horizons, nourrissaient une réflexion sur les «voix d’Afrique, l’enseignement du désert». Le succès de ce séminaire fut tel qu’on se prit à rêver à sa conversion en une rencontre rituelle dédiée aux musiques sacrées. Faouzi Skali, anthropologue distingué et adepte du soufisme, doué d’une curiosité sans rivages confessionnels, se fit l’apôtre de l’idée. «C’est l’onde de choc propagée par la guerre du Golfe qui nous a conduits à poser les fondations d’un espace de dialogue. A ce moment-là, il était devenu évident que les relations interculturelles s’étaient muées en un jeu stratégique déterminant la guerre ou la paix. Nous vivions très mal cette mutation négative qui consistait dans l’instrumentalisation de la culture à des fins belliqueuses. Des peuples qui, auparavant, se respectaient mutuellement, commençaient à se considérer avec méfiance».

D’emblée, le choix de Fès comme écrin au festival s’imposa, parce qu’il était tout indiqué. La cité spirituelle a toujours vécu sa foi musulmane dans un profond respect de celles des autres, faisant ainsi de la tolérance sa vertu cardinale. L’écrivain français Roger Le Tourneau en fut étonné. Il décrivit la piété des Fassis, dans «Fès avant le Protectorat», en ces termes admiratifs : «Une piété vigoureuse, ardente, commune à tous, point incapable d’élans mystiques, mais avant tout humaine, traitable, plus remarquable par sa continuité, par son égalité que par ses paroxysmes, et tolérante non pas seulement pour les spectateurs des autres religions du livre, mais encore pour les diverses tendances de l’Islam maghrébin».

Elu par l’ONU en 2002 parmi les douze événements majeurs
De ce sens réconfortant de la tolérance, la vénérable université Karaouiyine fut longtemps le sanctuaire. En son sein, musulmans, juifs et chrétiens se coudoyaient. Le mystique Ibn Arabi, le sociologue Ibn Khaldoun, le mathématicien Ibn Al Banna ou le philosophe juif Maïmonide y dispensaient leurs lumières. On raconte que Gerbert d’Aurillac, futur pape Sylvestre II, y fit ses études, ce qui lui valut l’insigne honneur d’introduire les chiffres arabes en Europe. «A Fès, il y avait une synergie des cultures héritée de la tradition andalouse. De ce fait, il importait de réactiver les potentialités existantes. D’autant que notre époque a besoin, de façon vitale, de ces liens réels», affirme Faouzi Skali. Ce dernier était prêt à l’aventure, il lui restait à trouver les fonds nécessaires. Aussi alla-t-il frapper à la portes d’éventuels argentiers. Celle de Mohamed Kabbaj fut accueillante.

Trois ans après le prélude, le Festival de Fès des musiques sacrées du monde prit le ton. Et le bon, d’entrée de jeu. A la première édition, en 1994, l’art sacré brilla grâce aux derviches tourneurs, étonnants de souplesse extatique, aux interprètes inspirés du répertoire de Vivaldi ou de Haendel et aux florilèges de noubas et de maqams, sans compter ces voix cristallines qui retenaient captif leur auditoire. Le festival avait passé la rampe, avec aisance. Les prestations suivantes ne firent que confirmer cette forte impression. On comprend alors la joie de Faouzi Skali, à un moment où il a atteint les rivages de la maturité. «Modestie mise à part, je dirais que le bilan est plus que satisfaisant. L’espace que nous avons créé a constamment merveilleusement fonctionné. Mieux : il a essaimé et continue de le faire. Non seulement le festival a pris souche à Fès pour ne plus s’en déloger, tant la cité spirituelle est en adéquation avec son esprit, mais l’esprit de Fès voyage et féconde». De fait, le Festival de Fès des musiques sacrées du monde rayonne au-delà des frontières. Gerone, Florence, Cintra, Tiesse n’ont pas hésité à marcher sur ses brisées, avec plus ou moins de bonheur. Imité, il se révèle inimitable, tant par la qualité des musiciens et interprètes conviés (Montserrat, Figueras, Youssou Ndour, Sœur Marie Keyrouz, Moneim Adwan, Miriam Makeba, Sharam Nazeri…) que par l’esprit qui l’anime.

Un esprit traduisible en la foi dans la fraternité des spiritualités, des cultures et des civilisations. En une époque où le vivre ensemble devient hasardeux, où le prochain est perçu comme un ennemi possible, l’étranger un ennemi fatal, où triomphent les pulsions de haine et de meurtre, une telle conviction est digne d’éloges. L’ONU en fut reconnaissante. Elle désigna, en 2002, le festival parmi les douze manifestations les plus décisives ayant contribué à l’instauration du dialogue entre les cultures.

Double grief : une programmation élitiste et des prix exorbitants
Fort de son succès, le Festival de Fès ne se cantonne plus au Maroc. C’est ainsi qu’il s’est implanté à New York, sous le nom de «Spirit of Fes inc.», base à partir de laquelle il prend son envol vers d’autres villes américaines. Vingt d’entre elles ont pu en jouir en mars 2004. Une tournée est prévue pour les mois d’octobre et novembre prochains à travers l’Amérique dont un concert à New York dans le prestigieux Carnegie Hall.

Pour autant, le Festival de Fès des musiques sacrées du monde n’est pas exempt de reproches. Le plus insistant porte sur son double élitisme : sa programmation très pointue et le caractère jugé rédhibitoire du prix des places. Ce à quoi Faouzi Skali répond: «Le sacré comporte, musicalement, des aspects savants, exigeants, inaccessibles à un public non averti, comme il peut se présenter sous des formes populaires. Ce qui est intéressant, c’est de naviguer entre ces deux eaux. C’est ce que nous faisons, en entremêlant les deux facettes, persuadés que nous sommes de la nécessité de fédérer, parce que le sacré doit avoir cette capacité de mise en communion des gens. Quant à l’élitisme par l’accès, nous tentons de le pallier par la formule du «festival dans la ville», qui est devenu important et qui est ouvert gracieusement au public». Ce dernier peut avoir sa dose de sacré sans débourser un rond, et le festival poursuivra, la conscience tranquille, son chemin de roses.