A Essaouira, les Gnaoua se mettront au reggae

Jamais à court d’idées, le Festival Gnaoua et Musiques du monde, qui se déroulera
à Essaouira du 24 au 27 juin, offrira de la musique gnaoua (à tout seigneur tout honneur !), mâtinée de reggae, mais il rendra également hommage au piano et entremêlera harmonieusement,
comme à l’accoutumée, des musiques très éclectiques.

Ensix prestations, le petit Poucet s’est mué en colosse, attirant, en 2003, 300 000 adeptes prêts à s’extasier (contre 20 000 en 1998) et inspirant, la même année, 180 articles dans la presse (contre 50 en 1998) et recueillant plus de 15 millions de dirhams en retombées médiatiques, alors que son budget de communication n’excède pas 300 000 dirhams. Un véritable ogre dans les bras duquel on se jette avec ferveur. Car il n’opère pas dans un fief anodin mais dans un sanctuaire des musiques de transe, auprès duquel on se rend en pèlerinage. Ce dernier s’organise plusieurs semaines à l’avance si l’on tient à dénicher un gîte, et se poursuit par une interminable errance à travers des chemins incertains, au bout de laquelle s’aperçoivent, enfin, les rivages bouleversants de la venteuse Essaouira.
300 000 visiteurs en 2003
Dans cette cité battue par des vagues humaines pendant près d’une semaine, tout est concentré autour du festival. On loge chez l’habitant, dans des maisons délicieusement vétustes dont on goûte les rides et les lézardes ; on fait son marché dans le souk, puis on confie la viande et les légumes achetés au gargotier qui les convertira, en prenant tout son temps, en tajine succulent ; on flâne parmi les boutiques dans le but de se procurer des tenues adéquates. Tenue débraillée impérative sous peine d’être considéré comme un ringard, écharpe bleu nila pour se mettre au diapason, chaussures légères de rigueur, pour pouvoir les ôter rapidement dans le feu de la transe.
Les spectacles débutent généralement vers 16 heures, mais les convenances dictent d’arriver une heure avant aux alentours des sites du festival. L’ordre et le tracé du circuit sont laissés au bon plaisir des festivaliers. Certains tournent délibérément en rond dans l’espoir de tomber nez à nez avec une personnalité publique qui les gratifiera d’un sourire de circonstance, ou de croiser une vedette, avec laquelle ils se feront prendre en photo ; d’autres prennent d’assaut la terrasse, déjà bondée, du café Taros pour jouir d’une hauteur de vue ; la plupart se précipitent vers les cafés qui bordent la place Abdellah Ben Yassine afin de siroter un thé, tout en se laissant bercer par la mélopée du guembri de quelque gnaoui solitaire.

Le guembri ancestral se mêlera au vibraphone et aux percussions modernes

Un appel annonce l’imminence des réjouissances. On abandonne thé, gnaoui, vedettes et personnalités à leur sort, et on se dirige, à grands pas, vers la place. Les premiers arrivés profitent d’un siège inconfortable, le gros de la meute se tiendra debout, les traînards suivront le spectacle de derrière les barrières. L’ensemble compose un tableau pittoresque. Des femmes drapées dans des haïks surannés, ne découvrant que leurs yeux assombris par le khôl, côtoient des nymphettes au look affriolant. Des vieux, sagement enveloppés dans leurs djellabas, se mêlent à des adolescents aux cheveux teints. Personne ne veut perdre une miette du spectacle, et, en chœur, tous chavirent et délirent. Les uns dansent, les autres tapent des mains, des youyous s’élèvent, poussés par des dames bon chic bon genre, des jeunots, en extase, montent à l’abordage de la scène. Le service de sécurité ferme les yeux. On n’a pas le droit de gâcher une si belle ambiance.
Entre les concerts, on observe un autre rituel ; les visiteurs s’enfoncent par flots dans les rues et les moindres venelles de la médina, dans les souks, juste pour assouvir le plaisir mimétique d’en humer les senteurs. Aux environs de minuit, commencent à s’égrener les lilas. Et c’est à l’aube seulement que les plus vaillants s’abandonnent enfin dans les bras de Morphée, l’esprit résonnant de mélopées entêtantes et de rythmes effrénés.
Véritable kermesse héroïque à laquelle on promettait revers et déconvenues, le Festival d’Essaouira Gnaoua et Musiques du monde ne cesse de prendre de l’ampleur, au point de devenir un événement très couru. Et pour cause, on s’y enivre, en plein air et sans bourse délier, de spectacles décoiffants, saisissants, envoûtants. L’abondance prévaut. Cette année, il y aura pas moins de trente concerts, huit lilas et une foison de spectacles. La musique gnaoua, c’est légitime, se taille la part du lion. Elle sera portée haut par les ténors du genre, sollicités en nombre (Hamid El Kasri, Mahjoub Khalmous, Abderrahman Paca, Omar Hayat, Doui, Mokhtar Guinéa, Koyou, Lebbat, Chérif Regragui, Allal Soudani, Saïd El Bourqui, Abdellah Guinéa, Mohamed Chaouki, Brahim El Balkani, Ahmed Bakbou, Abdelkbir Merchane, Alikane Abdeslam, Abdelkbir Benthami, Saïd Falsi). Certains maâlems n’hésiteront pas à conjuguer les vibrations de leur guembri à celles d’instruments moins ancestraux. Exercice délicat, et néanmoins jubilatoire, si l’on en juge par la valeur des partenaires : Tino Di Geraldo, grande figure de la percussion, doué d’un sens de l’improvisation inégalable ; Carl Benavent, monstre sacré de la basse ; Norbert Lucarain, prodige du vibraphone et d’autres virtuoses susceptibles d’ouvrir très largement les frontières de la musique gnaoua.
Les musiques confrériques ne sont pas seulement représentées par les Gnaoua. Une place, une petite place, faudrait-il dire, est accordée aux Hmadcha, dont les poèmes mystiques fouaillent l’âme et le cœur, et aux Aïssaoua dont les transes, sous forme de mimes animaliers, sont proprement stupéfiantes. Côté profane, Jil Jilala, groupe des seventies, certes défraîchi mais conservant de beaux restes, Izenzaren, leur pendant berbère, Houara de Taroudant, qu’il convient de découvrir, donneront une petite note nostalgique au festival.
Instruments, avons-nous dit, mais c’est le piano que cette septième édition préfère, au point d’en inviter les plus grands emblèmes, dont la meilleure incarnation est Joe Zawinul. D’origine multiple – hongroise, tchèque, tzigane -, ce pianiste, qui a effectué ses premières gammes dans la musique folklorique autrichienne, s’est illustré comme fondateur d’un style mêlant les claviers électro-acoustiques et électroniques à toute une batterie d’équipements périphériques afin de modifier la sonorité et la hauteur du son.
Pour marquer son septième anniversaire, le Festival d’Essaouira s’offre un événement exceptionnel : la présence des Wailers, ce groupe qui avait propulsé le légendaire Bob Marley au-devant de la scène, qui s’était défait puis refait autour du bassiste Aston Barrett, de son frère Carlton, de Junior Marvin, de Wya Lindon, de Seccom Paterson et de l’Américain, d’origine marocaine, Elan Attias.
Une dose copieuse de musique gnaoua, un échantillon de musiques du monde, des instrumentistes à la pelle, des voyages dans les musiques confrériques. Un banquet de sons et de rythmes proposé par A3 Communication, qu’il convient d’honorer comme on honore un plat délicat truffé de saveurs étranges

D’origine hongroise, tchèque, tzigane, le pianiste Joe Zawinul, invité pour le festival,
a fait ses premières gammes dans la musique folklorique autrichienne. Il s’est illustré comme fondateur d’un style mêlant les claviers électro-acoustiques et électroniques à toute une batterie d’équipements périphériques afin de modifier la sonorité et la hauteur du son.