3 MDH de subventions et 20 troupes en tout… , la misère du théà¢tre marocain

Chaque année, l’Etat octroie 3 MDH de subventions pour une vingtaine de troupes encore actives.
Ni le statut de l’artiste ni la couverture sociale ou d’autres mesures en sa faveur ne l’ont extrait de sa léthargie.
Pour certains, le fonds de soutien à  la production théà¢trale lui-même a encouragé la médiocrité.

Cependant que les scènes font relâche, les têtes pensantes du Syndicat marocain des professionnels du théâtre se livrent à un impérieux devoir de vacances, qui consiste en une suite de propositions susceptibles de revigorer le secteur théâtral, jugé chancelant. Au terme de leur remue-méninges, la publication d’un manifeste exposant un plan de «mise à niveau» du théâtre marocain. Au préalable, ces respectables docteurs d’un malade, pas du tout imaginaire, ont pris soin de le radiographier, pour observer des taches sombres, qui risquaient de se propager. Un corps miné sous une enveloppe gaillarde. Du moins si l’on mesure l’état de santé d’une activité d’après le nombre des manifestations qui la mettent en vedette. Et là, il y a pléthore.

Après trois décennies euphoriques, le théâtre est appesanti par la torpeur

Du Festival national du théâtre et du Fituc aux Festival printanier du théâtre universitaire de Marrakech et Festival de théâtre amazigh de Casablanca, en passant par la Biennale internationale des théâtres du monde et l’Espace multi-théâtral de Tétouan, on en recense vingt. Sauf que les apparences sont trompeuses, comme nous l’enseigne la sagesse des nations.
Ce n’est pas la première fois que le théâtre présente une pâle mine. Après trois décennies euphoriques, marquées par un bouillonnement créateur sans pareil, il fut soudain appesanti par une sorte de torpeur. On chercha la cause du mal, vite on la trouva : l’impécuniosité. Aussitôt, la corporation pressa l’Etat de venir à la rescousse du théâtre, en instaurant un fonds de soutien, à l’instar de celui destiné au septième art. «Sans ce coup de main de l’Etat, le théâtre était condamné. Aussi, faisions-nous le siège des ministres de la culture afin de défendre notre cause, raconte Abderrazak Al Badaoui, administrateur de Masrah Al Badaoui. Ils nous écoutaient, promettaient, n’honoraient pas leurs promesses, puis passaient». Il a fallu attendre l’avènement du gouvernement de l’alternance et la nomination de Mohamed Achâari aux commandes de la culture pour que les hommes de théâtre obtinssent gain de cause. Avec quelles incidences? «Après la nomination de M. Achâari, le théâtre s’est mis à prendre meilleure allure, observe Jamal-Eddine Dkhissi, ancien directeur du Théâtre national MohammedV. Avant 1998, le Maroc ne produisait pas plus de trois pièces théâtrales annuellement, grâce à trois compagnies dont la régularité n’était pas la qualité première. En instituant un fonds de soutien à la production et à la diffusion du théâtre, le ministre a permis l’éclosion d’un nombre appréciable de troupes, qui créent entre 35 et 40 spectacles par an».

Qui l’eût cru ? Un splendide théâtre privé de son et de lumière

Le théâtre ne se retrouve pas pour autant sauvé des eaux. Car, il ne suffit pas de créer, il faut que l’œuvre soit vue. Seulement, le pays compte à peine une cinquantaine de lieux de représentation, selon Hassan Nafali, président du Syndicat marocain des professionnels du théâtre : 12 à Casablanca, 4 à Rabat, 2 à Marrakech, un seul à Fès, malgré sa forte démographie, aucun dans des villes comme Ouarzazate, Smara ou Tanger… Tanger ? Une cité vouée à assister à l’agonie cruelle d’un chef-d’œuvre architectural nommé Cervantes, élevé en 1913. Le gouvernement espagnol s’était proposé de lui redonner son lustre à ses frais, mais les autorités tangéroises n’ont pas donné suite, s’attriste Abderrazak Al Badaoui. Encore plus déplorable, le destin du Théâtre municipal d’El Jadida. Ce superbe édifice, planté au cœur battant de la ville, ressemble à un bateau en déréliction. Privé de budget et d’administration, laissé à l’abandon, il ne s’ouvre épisodiquement que pour prendre un bain de soleil ou accueillir une soirée musicale, sinon une cérémonie de mariage! La raison d’être des théâtres n’est-elle pas d’accueillir des artistes, plutôt que des noces ?
Il se trouve qu’à l’exception notoire du Théâtre national Mohammed V, qui jouit d’un budget relativement consistant, possède un équipement sophistiqué et établit une programmation annuelle, les autres théâtres ou supposés tels révèlent des travers bizarres. Le plus souvent bâtis par des communes, ils sont dirigés par des fonctionnaires qui ne comprennent que dalle à l’activité théâtrale. En outre, il ne leur est alloué ni budget d’animation ni celui de maintenance. Une ampoule est grillée, elle ne sera pas remplacée, un rideau se déchire, il restera en l’état… A cet égard, c’est le théâtre Mohammed VI de Casablanca qui décroche le pompon. Se voulant le digne successeur du défunt théâtre municipal, cette œuvre  monumentale de l’architecte Delaporte, rasée un matin de 1983, sous de fallacieux arguments, il aura nécessité la bagatelle de 65 MDH, réunis par la commune de Roches Noires. Bien employés les 65 MDH. Apparemment, au vu de la superficie que l’édifice couvre  (8 000 m2), de la capacité du théâtre (650 places), de la sobre élégance du bâtiment, des espaces verts et du respect des canons de l’architecture de la scène. Mais, et ce n’est pas une boutade, point de son et de lumière. Ce qui rend le théâtre Mohammed VI inutilisable pour une troupe, à moins qu’elle ne loue ces deux ingrédients majeurs. Ce qui lui reviendrait à 15 000 DH, une véritable ponction dans un budget chétif.

Malgré le fonds de soutien à la diffusion, aucune troupe ne dépasse dix représentations

L’argent faisant cruellement défaut, les théâtres se dispensent, la conscience tranquille, de prendre en charge le logement des troupes, de rembourser leurs frais de transports ou de bouche. «Partout dans le monde, les défraiements des troupes sont considérés comme quelque chose de naturel. Ici, quand vous osez les réclamer, on vous rit au nez. Alors, c’est au directeur d’acquitter toutes les factures, ce qui n’est pas normal», se plaint Abdelouahed Ouzri, dramaturge et animateur de l’émission Masarih sur la Oula. Il ne fait aucun doute que les insuffisances des lieux     de représentation forcent les troupes à se limiter aux dix représentations requises par le fonds d’aide. Il est désormais loin le temps où Masrah Annas, cornaqué par l’incomparable Tayeb Saddiki, promenait ses comédies par monts et par vaux et jusqu’aux coins les plus reculés du Royaume, où Boughaba, conçue par le duo Touria Jabrane – Abdelouahed Ouzri, a été joué soixante fois et où Sharrah Mallah, une pochade de Masrah Al Hay, atteignait le pic de 220 représentations.
Par pure nostalgie ou intime conviction, nombreux observateurs imputent la faiblesse perceptible du «théâtre marocain au déclin ou la disparition des compagnies qui l’ont porté haut. Nous aurions mauvaise grâce à contester le  rôle formidable dans l’épanouissement du théâtre de la fameuse troupe Maâmora, dans laquelle s’illustrait Abdessamad Kanfaoui, Tayeb Saddiki et Ahmed Taïb El Alj; de Masrah Annas, dirigé de main de maître par maître Saddiki, et auquel on doit des morceaux d’anthologie tels Al Harraz ou Maqamat Badiî Zamane al Hamadani; de l’intrépide théâtre amateur, qui disait tout haut ce que les Marocins pensaient tout bas, et de Masrah Al Yaoum, emmené par l’adulée Touria Jabrane et Abdelouahed Ouzri, et dont les adaptations (Contes sans frontières, d’après Mohamed al Maghout; Maître forêt, d’après Bertold Brecht; Le soleil se meurt, de Abdellatif Laâbi…) ont frappé les esprits. Toutes ces formations ont malheureusement tiré leur révérence à la scène. Le théâtre en est orphelin. Il s’en console en constatant qu’il existe encore des survivants de la période glorieuse : Abdelhak Zerouali (Le voyage de la soif), Nabil Lahlou (Les tortues) ou Abderrazak Badaoui (Sir wa ji). Irremplaçable, irremplacé. Terré dans son antre, par dépit, le vieux lion Saddiki rugit quand il déchante. «Beaucoup de personnes qui se targuent de faire du théâtre feraient mieux de s’en éloigner. Elles n’ont ni les moyens intellectuels ni le savoir-faire adéquats. Ce sont souvent des ignares, dont les prestations contribuent au décervèlement des spectateurs. On en a constamment la preuve avec ces spectacles fades, insipides, scandaleux, que j’appellerais des OTNI (objets théâtraux non identifiés). Mais inutile de leur jeter la pierre, ils donnent ce qu’ils ont dans le ventre, c’est-à-dire pas grand-chose», tranche-t-il. Appréciation peu amène, à la limite de la limite, mais qui n’en est pas moins pourvue d’un fondement. A chaque édition du fonds d’aide, la commission reçoit une centaine de projets. en sélectionne plus de la moitié dans un premier temps, et finit par en retenir, bon an mal an, une vingtaine! Ce qui signifie que les 4/5e des pièces sont à jeter à la poubelle.

La subvention, à peine 200 000 DH, au mieux pas de quoi améliorer l’ordinaire de son oeuvre

Lors de la 3e édition du Festival national de Meknès, vingt pièces, dûment soutenues par le ministère, ont atterri dans les mains du comité de sélection, qui n’en a prélevé que cinq. «Nous avons été très indulgents, pour ne pas dire complaisants. Aucune comédie ne méritait de passer au festival», nous confiait un membre du comité. Le jury lui donna raison, en réservant cinq prix, dont celui de la meilleure œuvre. C’est dire combien le théâtre marocain est tombé si bas. Mais convient-il de confondre tous les acteurs du champ théâtral dans le blâme pour médiocrité ? Le théâtrologue Mohamed Soukry s’en abstient, précisant : «Depuis l’instauration du fonds de soutien, le paysage théâtral est de plus en plus envahi par des gens avides qui n’entendent rien au théâtre, ne l’ont jamais pratiqué auparavant et en ignorent les fondamentaux. Ce n’est pas le cas des lauréats de l’ISADAC. J’ai vu les spectacles qu’ils produisent et j’ai été impressionné par leur audace esthétique, leur créativité et leur inventivité »
Toutefois, comme la mauvaise monnaie finit toujours pas chasser la bonne, les amoureux du théâtre n’échapperont pas à la fatalité, celle d’avoir la médiocrité comme pain quotidien. Une question s’impose : Pourquoi le théâtre marocain, si flamboyant naguère, est-il devenu terne? Hassan Nafali et Abdelouahed Ouzri répondent en chœur: à cause du fonds de soutien. Selon le premier, «probablement par paresse, toutes les compagnies comptent exclusivement sur le fonds de soutien. Elles ne vont plus chercher d’autres sources de financement. Or l’argent versé par le ministère de tutelle ne permet pas à lui seul d’élaborer une œuvre digne de ce nom, mais plutôt du sous-théâtre»
 Le second n’y va pas par quatre chemins : «Il convient de louer le ministère de la culture pour avoir établi le fonds d’aide, et chapitrer les bénéficiaires pour ne pas s’en montrer dignes. Tellement ils trichent. Avant, les hommes de théâtre travaillaient plus, cherchaient à jouer plus. On parvenait, à l’époque, à donner, en moyenne, une soixantaine de représentations; aujourd’hui, on se suffit du strict minimum. Et même ce minimum n’est pas souvent assuré, puisque certains malins trouvent le moyen de se faire délivrer des certificats de complaisance par des directeurs de salles peu scrupuleux».
Abderrazak Al Badaoui, lui, met franchement le doigt sur la plaie : «Il n’est pas question de remettre en question la pertinence du fonds de soutien. Pour nous, il est une nécessité vitale. Ce qu’il faut, en revanche, dénoncer, c’est son caractère dérisoire. Trois cents millions de centimes à répartir sur une vingtaine de troupes, cela ne fait pas beaucoup. Au cinéma, on accorde entre 300 et 500 millions de centimes à un seul long-métrage». De fait, la mieux lotie des troupes hérite de 200 000 DH, alors que la confection d’une pièce décente requiert au minimum 500 000 DH. Les roublards troussent en un tournemain des pièces sans saveur ni odeur, et s’arrangent même pour faire des économies, les consciencieux se débrouillent pour ne pas excéder le budget alloué, en réduisant, par exemple, le nombre des comédiens. L’effet n’est pas toujours heureux, mais le cœur y est.
Le plan de redressement du secteur théâtral tombe donc à point. Sera-t-il mis en œuvre ? Abderrazak Al Badaoui, en chat échaudé, a comme un doute : «Tout ce plan de mise à niveau du secteur théâtral, nous avons commencé à l’échaffauder en 1992. Mais nous nous sommes heurtés à l’hostilité des privilégiés, qui étaient salariés du ministère de la culture ou d’ailleurs, jouissaient de la couverture sociale et roulaient carrosse. L’univers théâtral n’est pas uni, et c’est sa division qui entrave sa marche en avant». Allons, messieurs les artistes, pour une fois, accordez vos violons, afin qu’on puisse s’imprégner de la subtile musique des planches.