Le prix symbolique et les coûts réels du Covid-19

Les prix, pour l’instant, sont restés globalement stables au Maroc. La FAO craint la survenance d’une crise alimentaire dans le monde en raison des achats compulsifs observés un peu partout. Les politiques d’expansion budgétaires, sans doute nécessaires, sont néanmoins porteuses d’inflation.

Cela paraît presque indécent de parler de prix, lorsque le souci premier, de chacun et de tous, est, et devrait être, de sauver des vies humaines qui, elles, n’ont pas de prix. Mais la vie est ainsi faite qu’il faut un prix à tout, y compris, peut-être surtout, dans des contextes pareils à celui que l’humanité vit présentement. Ce prix est d’abord symbolique : le confinement général et obligatoire, une douce expression utilisée en lieu et place d’une autre, plus brutale, péjorativement connotée, de restriction aux libertés naturelles de se déplacer, voyager, se réunir, etc. A quelques exceptions près, cependant, tout le monde est disposé à acquitter ce prix. D’abord parce que, dans le cas d’espèce, le confinement n’a d’autres buts que de casser la chaîne de transmission du virus Covid-19 et, par conséquent, de protéger les citoyens. Ensuite, cette assignation à rester chez soi est forcément provisoire, c’est une affaire de quelques semaines, tout au plus de quelques mois. Enfin, «la distanciation sociale » qu’impose la pandémie du Coronavirus, contrairement à ce que d’aucuns pensent, n’est pas vraiment synonyme de coupure de liens sociaux. D’une part, parce que la distance entre les humains n’a jamais été aussi courte – voire inexistante – que sous l’ère des nouvelles technologies de l’information ; celles-ci permettant la mise en contact instantané, par la voix et l’image, d’individus pouvant se trouver aux quatre coins du globe. D’autre part, parce que ce confinement de la population, outre l’aspect sanitaire, est, en un sens, une occasion de retisser les liens – qui ont tendance à se distendre- entre les membres d’une même famille. Par conséquent, l’usage du concept de « distanciation sociale », en cette circonstance, paraît inapproprié ; du moins, mérite-t-il d’être relativisé. Outre ce prix symbolique, cette pandémie en a un autre, bien réel celui-là : son impact sur le coût de la vie. Pour l’instant, la situation, sur ce plan, est stable, selon le Comité de veille stratégique qui suit, entre autres, le mouvement des prix et, au-delà, les éventuelles répercussions économiques du Coronavirus sur les ménages fragiles, mais aussi sur les entreprises.

Trump négocie un plan de soutien de 2 000 milliards de dollars pour les entreprises et les ménages

Dans sa dernière note d’information sur l’indice des prix à la consommation (IPC), le HCP a indiqué que l’inflation entre janvier et février 2020, contrairement à ce que d’aucuns pouvaient penser, a même été négative (-0,2%). Et cette baisse a concerné aussi bien les produits  alimentaires (-0,3%) que les produits non alimentaires (-0,2%). Et c’est pour le deuxième mois consécutif que les prix à la consommation ont évolué à la baisse, puisque au mois de janvier l’inflation a également été négative (-0,1%) en comparaison avec décembre 2019. Sur les deux premiers mois de 2020, cependant, l’IPC a enregistré une hausse de 1,3%, en glissement annuel. C’est relativement élevé, mais peut-être faudrait-il voir dans cette augmentation un effet de base, puisque  l’année 2019, rappelonsle, s’est achevée sur un très léger frémissement de l’IPC de 0,2%. Mais tout cela, à vrai dire, s’est passé dans un contexte où la pandémie du Coronavirus paraissait encore lointaine, confinée pour ainsi dire dans quelques endroits du monde seulement. Depuis qu’elle s’est répandue à peu près sur toute l’étendue de la planète, les populations, sous l’emprise de la panique, ont pris d’assaut les magasins et les marchés. Après les assurances données par les pouvoirs publics sur l’existence de stocks stratégiques de produits de base, la situation, sur ce plan, paraît presque normale. Du moins au Maroc. Mais c’est à la fin du mois d’avril, à l’occasion de la publication de l’IPC du mois de mars, que l’on connaîtra véritablement les mouvements qui ont pu affecter les prix dans un sens ou dans un autre. En fait, la grande inconnue pour le moment ne concerne pas vraiment l’inflation interne. Celle-ci, on l’a souvent répété ici même, est depuis longtemps maîtrisée, à un point tel, d’ailleurs, que certains y voient le signe d’une faiblesse chronique de l’activité et des salaires. En revanche, les prix à l’international, donc l’inflation importée, ne manquent pas d’inquiéter certains analystes, et même certains responsables de grandes institutions internationales. L’Organisation mondiale de l’alimentation (FAO, acronyme anglais), par exemple, ne cache pas sa crainte, face aux achats compulsifs des populations, d’une crise alimentaire qui serait la conséquence d’«achats de panique de la part de gros importateurs, meuniers ou gouvernements». Si une telle situation devait se produire, la montée des prix des matières premières nécessaires aux produits de base comme la farine et les pâtes, serait inévitable. Pourtant, précise la FAO, les stocks mondiaux de céréales sont actuellement les troisièmes plus gros depuis vingt ans. Pour pasticher un célèbre dicton, disons que la peur a ses raisons… que la raison ignore. Quoi qu’il en soit, la tendance à la baisse des prix à l’importation observée au Maroc depuis deux décennies pourrait connaître un retournement à la hausse. Peut-être pas tout de suite, mais très probablement au sortir de cette crise. Et cela pour deux raisons au moins. La première tient au fait que, dans un réflexe protectionniste, des relocalisations pourraient voir le jour, ce qui mettrait fin, à tout le moins réduirait considérablement le rôle de la Chine comme atelier du monde et grand exportateur de produits à petits prix. La deuxième raison est liée aux politiques d’expansion budgétaire que les gouvernements, à raison, tentent de mettre en place pour faire face à la crise.

Elargissement de la bande de fluctuation du dirham et baisse du taux directeur : quel impact, demain, sur l’inflation ?

En Europe par exemple, la règle d’or d’un déficit budgétaire ne dépassant pas 3% du PIB est en train d’être battue en brèche. L’Allemagne, pour ne parler que d’elle – car la plus rigoriste en matière de discipline budgétaire – s’apprêterait à lancer un programme de soutien aux entreprises de 500 milliards d’euros. Aux Etats-Unis d’Amérique, la Réserve Fédérale (FED), après avoir permis aux banques, aux marchés monétaires et d’obligations d’Etat, un accès illimité aux liquidités, sort le quantative easing illimité : elle rachète tout et garantit tout, y compris les crédits à la consommation. Et ce n’est pas fini : Trump négocie avec le Congrès un plan de soutien de 2000 milliards de dollars en faveur des entreprises et des ménages. Ce montant est presque l’équivalent du PIB français (2500 milliards d’euros) mais seulement 10% du PIB américain. Au Maroc, un fonds spécial dédié à la gestion de la pandémie du Coronavirus vient d’être créé. Il est doté d’une enveloppe de 10 milliards de DH. Ce montant servira à la mise à niveau des infrastructures sanitaires, à l’acquisition de moyens nécessaires pour combattre cette pandémie, ainsi qu’au soutien de l’économie de manière générale. Partout dans le monde, en tout cas dans les pays affectés par la crise, on est tout à coup devenu (ou redevenu) moins regardant sur les ratios budgétaires, habituellement suggérés par les institutions financières internationales ou imposés par les traités instituant les regroupements régionaux, type Union européenne. Cette «générosité» dans la dépense publique, cependant, nul ne songe à la contester  tant elle est nécessaire en pareilles circonstances. Et par bien des aspects, elle rappelle, toutes choses égales par ailleurs, la période de l’après-Seconde Guerre, dite des Trente glorieuses (1945-1973), où la dépense publique a été le véritable moteur de la croissance. L’expansion et le plein emploi qui, à des degrés divers certes, ont profité à peu près à tous les pays du monde, s’est néanmoins accompagnée d’une très forte inflation. Est-ce que l’inflation qui guette les principaux partenaires du Maroc, au premier rang desquels l’Europe, sera transmise ici, via les importations ? Les mécanismes – encore une fois incontournables – qui sont en train d’être mis en place au Maroc même pour endiguer cette pandémie, ne sont-ils pas, à moyen terme, également producteurs d’inflation ? D’autant que Bank Al-Maghrib, récemment encore (mardi 17 mars), a abaissé son taux directeur à 2%, et que, quelques jours auparavant (le 9 mars), le ministère de l’économie et des finances, avait procédé à l’élargissement de la bande de fluctuation du dirham à +ou-5% du cours central, au lieu de +ou- 2,5% depuis janvier 2018. Tout semble indiquer que l’après crise sera difficile pour tout le monde. Car cette tragédie humaine qui se déroule presque silencieusement (la guerre est menée contre un ennemi invisible ou presque) laissera sans doute des traces…