Coronavirus : le confinement est une épreuve de résilience

Le Maroc est confiné depuis plus de deux semaines maintenant. La vie quotidienne est perturbée ; écoles fermées, télétravail ou arrêt d’activité dans les entreprises, couvre-feu à partir de 18 heures. Peur, angoisse et panique chez quelques personnes. Certains respectent le confinement, d’autres le transgressent. Pour les sociologues, le confinement doit être abordé avec conscience et courage.

La vie quotidienne des Marocains a basculé depuis le vendredi 16 mars. Date de la déclaration de l’état d’urgence sanitaire. Soit le début du confinement pour, comme dans les autres pays touchés, faire face au Coronavirus et en stopper la propagation. Les Marocains qui avaient suivi la propagation de ce virus en Chine et dans les pays européens sont aujourd’hui concernés. «Pour notre cas, nous avons vécu d’abord de loin cette inquiétude par les informations qui venaient de Chine. La Chine est loin, s’est-on tous dit. Une autre certitude pour nous sentir en sécurité. Puis nous avons vécu, en spectateurs compatissants, sa propagation dans les pays limitrophes de la Chine. Ensuite, nous avons vécu, en spectateurs inquiets, sa propagation dans les pays du pourtour méditerranéen. Et finalement, chez nous. Premier cas dépisté, deuxième cas, puis fermeture des écoles, puis confinement. A chaque étape notre peur augmente d’un cran», dit Nezha Hami-Eddine, consultante Coach, CAP RH Maroc. Et en effet, depuis le durcissement du confinement, soit la décision d’un couvre-feu à partir de 18 heures, les inquiétudes des citoyens sont plus grandes. Même si certains d’entre eux restent dans le déni. Et l’on constate, précise Ahmed El Motamassik, sociologue, que «nous avons assisté à des comportements qui vont du déni à l’amplification. Sur le plan de l’inconscient collectif, en réaction de cette peur partagée, l’individu perd son jugement critique : les manifestations anachroniques et irresponsables dans certaines villes du pays, le stockage démesuré des denrées alimentaires chez soi font foi».

Historiquement, le Maroc a connu des épidémies, des maladies et des famines. Waba’ ou ta’un (la peste), Am lboun (l’année des bons), Am lkhal (l’année noire), Am ju’a (l’année de la famine). La variole, le typhus, la peste et le choléra sont les principales épidémies qui ont marqué l’histoire du pays. «Les réactions des populations, rapportées par les documents de l’époque, considéraient que l’origine de ces catastrophes est liée aux écarts commis à l’égard des prescriptions morales et religieuses de l’époque. La population considérait les épidémies comme une colère divine. On assistait à la stigmatisation de groupes sociaux marginaux ou au foisonnement des prédicateurs de revenir au droit chemin», explique M. El Motamassik. Aujourd’hui, la pandémie du Coronavirus a suscité un comportement plutôt ambigu qui va du déni à l’amplification. Le déni est alors exprimé d’une manière lapidaire «Nous sommes spéciaux», «Nous sommes Marocains», «Nous sommes croyants» et de ce fait «Nous sommes invulnérables». Ce qui explique les réactions de certaines personnes comme celle de Mohamed, épicier de quartier : «Oui, il faut respecter les instructions des autorités, mais tout est entre les mains d’Allah. Il faut garder la foi et attendre». D’autres personnes estiment que le Coronavirus est «l’invention d’autrui» notamment des Européens, des Américains, des Chinois ou encore des “sionistes“ qui veulent «nous nuire en inventant cette histoire de virus». Et l’augmentation du nombre de personnes atteintes confirme, selon Lahcen, marchand de légumes, «que ces pays veulent nous déstabiliser. Eux, ils se disputent pour des raisons économiques et nous payons les pots cassés !». La deuxième réaction, qui est celle de l’amplification, a permis de constater, durant ces derniers jours, «la forte utilisation de la rumeur, le dénigrement des statistiques officielles, en plus de la réactivation de certains réflexes légitimés par des arguments fallacieux d’ordre moral ou des croyances religieuses interprétées de manière tendancieuse», signale notre sociologue.

«La communication est le meilleur pare-crise…»

Cette pandémie nourrit les craintes et les angoisses de tout un chacun. Selon Nezha Hami-Eddine, «il est normal et légitime d’avoir peur et de chercher à se protéger. Certains le font en faisant des stocks de nourriture. D’autres en achetant des médicaments. D’autres, en se barricadant chez eux. Chacun de nous réagira au danger selon son protocole personnel». Et c’est cela qui explique une autre forme de réaction constatée : le foisonnement des recettes de la médecine traditionnelle marocaine pour se prémunir de la maladie. Des recettes concoctées à base de citron, de gingembre frais, de clou de girofle et d’ail. Les bienfaits et les avantages de l’ail sont aujourd’hui largement vantés… «Chaque jour, je prépare une boisson, à prendre de préférence chaude, à base de citron, de gingembre et d’ail. J’en fais deux à trois carafes par jour et tout le monde en boit à longueur de journée. De plus, je prends également deux verres de currecumin par jour, c’est bon pour la santé de manière générale et c’est également bon pour combattre le virus», se vante une mère de famille qui dit suivre régulièrement toutes les recettes qu’elle visionne sur YouTube. Le marchand de légumes, Lahcen, reconnaît que «depuis le premier cas de corona, toutes les clientes nous demandent du gingembre. Moi, je n’en ai jamais vendu mais là j’ai commencé. Et tous les jours, je suis en rupture de stock !». Et d’ajouter avoir déceler «une grande panique chez ses clientes qui achètent, tous les jours, de l’ail, du citron, du gingembre en quantité et elles s’assurent si le lendemain il y en aura encore et si le magasin sera encore ouvert!». Faut-il encourager la crainte  ou plutôt la dénigrer ? «Ni l’un, ni l’autre», répond Mme Hame-Eddine qui souligne qu’il faut plutôt rassurer. Et de préciser que «les autorités marocaines ont fait un excellent travail pour garder le contact avec les citoyens. Les communiqués sont diffusés à toute heure de la journée et de la nuit. Les communiqués écrits ou audio-visuels sur la disponibilité des denrées alimentaires ont, justement, pour objectif de rassurer les citoyens. Et c’est pour maintenir une communication claire et directe avec les citoyens, les autorités ont mobilisé des experts pour débusquer les fakenews qui perturbent le contact établi». La communication est ainsi le meilleur pare-crise. Ainsi, la «crise du Coronavirus», a établi, outre une communication directe avec les autorités, un grand mouvement de solidarité entre les Marocains. «Personnellement, j’ai été agréablement surpris par l’élan de solidarité manifesté informellement ou formellement. Les jeunes qui se sont mobilisés pour faire des courses pour des catégories fragiles de la population, les contributions au fonds de solidarité qui ont dépassé en quelques jours le plafond escompté constituent un tournant dans le rapport des gens avec leur pays», dit M.El Motamassik qui estime que l’on peut tirer une leçon de ces événements : «D’abord qu’il est possible de remobiliser notre société autour de causes stratégiques. De fonder un nouveau contrat social et l’intégrer dans le nouveau modèle de développement en cours. Et de rebondir sur cet aspect en vue de rétablir les liens de confiance avec les institutions et le pays». Et Nezha Hami-Eddine de conclure : «Si nous vivons ce confinement comme une obligation ou, encore pire, comme une damnation, nous avons purement et simplement, raté notre rendez-vous, avec l’histoire. Si, par contre, nous profitons de ce confinement pour faire “un peu de ménage“, nous aurons rempli notre rôle d’acteurs de ce mouvement en marche».

 

 

Ahmed El Motamassik
Ahmed El Motamassik