Yennayer

Que pendant la période coloniale, la nécessité de se présenter en rangs unis devant l’occupant ait poussé à  encenser l’identique au détriment du différent, cela s’inscrivait dans le sens du combat. Mais ce temps est fini. Nous n’avons plus d’ennemi à  bouter dehors.

Réception d’un SMS aux alentours du 1er Moharram. Il s’agit de vœux de bonne année. Naturellement, dans un premier mouvement, on pense automatiquement au nouvel an de l’Hégire. Mais une date – 2957 – attire l’attention, obligeant à une relecture du texte. On revient en arrière et on lit : « Nouvelle année amazigh 2957». Signé : l’Ircam (Institut royal de la culture amazigh). Etonnement ! Ainsi donc nos compatriotes amazighs auraient aussi leur nouvel an. Un article de presse puis quelques investigations sur Internet confirment le fait. A côté du 1er Moharram et du 1er janvier, il existe un 13 janvier. Ce 13 janvier, c’est Yennayer. Ce jour-là, partout en pays amazigh, se célèbre en famille le nouvel an berbère autour d’un plat de couscous au milieu duquel a été dissimulé un noyau de datte. Selon la tradition, celui qui tombe dessus est assuré d’être chanceux toute l’année. Cette fête ancestrale marque la fin d’une année agricole et le début de la suivante. A cette occasion, on invoque les forces de la nature pour que la récolte soit bonne. Mais Yennayer ne repose pas sur ce seul rite agraire, nous apprennent les multiples sites interrogés. La date de 2957 renvoie à la montée sur le trône d’Egypte d’un roi berbère du nom de Sheshong Ier. 1530 avant l’Hégire et 950 ans avant Jésus-Christ, les armées du pharaon tentent d’envahir le pays amazigh. Mais celui-ci possède à sa tête un chef puissant. Celui-ci fait face aux envahisseurs, les défait et devient pharaon à la place du pharaon sous le nom de Sheshong Ier. Pour célébrer sa victoire, le nouveau pharaon distribue des terres aux paysans et décrète un nouveau calendrier. Considéré comme le libérateur du peuple amazigh du joug des souverains d’Egypte, c’est sa victoire que depuis 2957 ans, les «hommes libres» célèbrent chaque année.

Yennayer et son histoire, j’avoue humblement en avoir ignoré l’existence jusqu’à ce jour, personne n’ayant jamais vraiment pris la peine de nous l’enseigner. On sait tout de l’épopée d’Okba Ben Nafi – un autre envahisseur, faut-il le rappeler, venu à la tête d’une armée soumettre nos contrées – mais bien peu de choses sur le passé de nos premiers ancêtres. Sans aller jusqu’à appuyer la revendication de certains militants amazighs de faire de Yennayer une fête nationale chômée, on ne peut qu’applaudir devant l’effort consenti par l’Etat et par les associations concernées pour redonner à la culture amazighe la place qui lui revient de droit.

Depuis le Dahir berbère par lequel, en 1930, les autorités coloniales ont tenté de semer la division entre Marocains et qui, par un effet inverse, signa l’acte de naissance du mouvement pour l’Indépendance, la crainte du danger des particularismes n’a cessé de hanter les leaders nationalistes marocains, ceux de l’Istiqlal en tête. Du coup, sous prétexte de protéger le pays de ses propres démons, on s’est évertué à défendre le principe de l’homogénéité culturelle à tout bout de champ. Ainsi donc, par un tour de passe-passe idéologique, le Maroc s’est retrouvé réduit à n’être plus qu’arabe et musulman, toutes ses autres composantes étant évacuées. Exit les 35-40% de berbérophones, exit la minorité juive, exit surtout l’histoire haute en couleurs d’une terre qui fut un carrefour de cultures et de civilisations. Or, n’en déplaise aux nostalgiques de Gamal Abdel Nasser et aux héritiers de Hassan El Banna, nous ne sommes pas qu’arabes et musulmans. Même si cela doit donner de l’urticaire à certains, il est bon de rappeler que nombre de nos aïeux ont invoqué Moïse avant de se tourner, parfois contraints et forcés, vers Mohamed et que nos racines plongent dans l’humus noir de l’Afrique et non dans les sables mouvants de l’Arabie. Que pendant la période coloniale, la nécessité de se présenter en rangs unis devant l’occupant ait poussé à encenser l’identique au détriment du différent, cela s’inscrivait dans le sens du combat. Mais ce temps est fini. Nous n’avons plus d’ennemi à bouter dehors. Nous pouvons, comme toute nation solide sur ses jambes, faire place à la diversité et la saluer pour ce qu’elle est, une source permanente de renouvellement. Assumer et respecter la différence n’est pas un exercice facile. Il exige de disposer de la capacité de se livrer au jeu du miroir et de l’assumer. D’être en mesure de construire des liens sociaux sur la base de rapports d’égalité et non plus uniquement d’autorité. C’est cela aussi accéder à la modernité. Que Yennayer ait fait son entrée dans nos boîtes à message, voilà qui est sympathique. Qu’à Agadir, le conseil de la ville ait participé à l’organisation des festivités en son honneur, voilà qui, plus que sympathique, est prometteur.