Y aurait-il une Loubna Hussein dans le coin ?

Quand on voit ce que fut le rythme de travail au Maroc pendant ce Ramadan aoûtien, on se dit qu’il y a vraiment quelque chose à  faire par rapport à  ce sujet.

Le juge lui-même aurait voulu qu’elle revendique son immunité diplomatique. Elle a dit non, démissionnant aussitôt de son poste à la Mission des Nations Unies à Khartoum pour ne pas voir celle-ci invoquée. Ce procès, la journaliste soudanaise Loubna Hussein tenait à ce qu’il ait lieu. Et quand il a eu lieu, elle a dit à nouveau non à ce qui lui était proposé, à savoir s’acquitter d’une amende pour ne pas aller en prison. Il n’en est pas question, a-t-elle rétorqué. Plutôt la prison que de payer pour quelque chose dont elle ne s’estime pas coupable.
L’histoire commence fin juillet 2009 lors d’une réception, dans un restaurant de Khartoum, au Soudan. Loubna Hussein et dix autres femmes sont arrêtées pour port de tenue «indécente», acte qui tombe sous le coup de l’art. 152 du code pénal soudanais. Instauré en 1991, deux ans après le coup d’Etat de Omar El Béchir, cet article prévoit une peine de 40 coups de fouet pour quiconque «commet un acte indécent ou un acte qui viole la moralité publique ou porte des vêtements indécents». Or, Loubna Hussein a commis le «crime» de porter un pantalon, large et avec une longue blouse tombant dessus. Les femmes arrêtées en même temps qu’elle reçoivent dix coups de fouet en public. Loubna, pour sa part, échappe à cette flagellation en contestant les charges retenues contre elle et en médiatisant l’affaire. De son procès, elle fait une tribune pour mobiliser l’opinion publique, nationale et internationale, contre l’article 152. D’où son attitude de refus, pour ce qui est de l’immunité diplomatique comme du paiement de l’amende. Elle veut rester en prison pour que l’affaire prenne le plus d’ampleur possible. Mais à son grand mécontentement, un jour après son emprisonnement, elle est libérée : passant outre son refus, l’Union des journalistes soudanais avait versé en son nom le montant de l’amende. Au regard de ce qui se passe au Darfour, il est aisé de comprendre que faire acte d’opposition au pays de Omar El Béchir n’est pas une mince affaire. D’où l’admiration suscitée par le courage et la force de caractère de cette journaliste dans sa contestation de l’article ci-mentionné. La rébellion de Loubna Hussein mérite qu’on s’y arrête pour deux raisons : d’abord parce qu’il s’agit d’une position de principe et ensuite parce que cette position de principe est celle d’une musulmane s’élevant contre une loi qui attente à sa liberté au nom de l’islam. C’est d’ailleurs sur ce terrain que Loubna Hussein a choisi de se battre, contestant l’article 152 car estimant qu’il contrevient à l’esprit tant de la Constitution soudanaise que de la charia islamique, en application dans le pays sous sa forme la plus littérale.
Si elle a fait les titres de la presse internationale, la condamnation de Loubna Hussein pour port de pantalon n’a cependant pas remué les foules au Soudan. Ils, ou plutôt elles, n’étaient que quelques dizaines à venir lui manifester leur soutien devant le tribunal lors de son procès. C’est dire la solitude qu’il y a à se battre sur le terrain des libertés individuelles, d’autant plus quand on est une femme, dans une société musulmane bridée tant par le fondamentalisme religieux que par l’autoritarisme politique. Imaginons que demain, au Maroc, une journaliste marocaine se fasse arrêter pour «délit de ramadan» et qu’elle tienne tête à ses juges, contestant l’article du code pénal qui criminalise le fait de «manger le ramadan». Que se passerait-il ? L’affaire ferait les titres de la presse internationale mais, au Maroc même, il y a fort à parier qu’ils ne seraient pas bien nombreux ceux qui auraient le courage de l’accompagner publiquement dans son combat, [ndlr, c’est ce qui s’est passé dimanche dernier à la gare de Mohammédia avec la jeune femme membre de l’association Mali]. Car rien n’est plus difficile que de se battre pour une liberté dans un contexte où le corps social lui-même vous la dénie. En portant un pantalon, tenue posée comme «indécente» dans ce nord-Soudan en prise à l’idéologie islamiste depuis une vingtaine d’années, Loubna Hussein part en guerre autant contre une loi liberticide que contre le fondamentalisme religieux. Au Maroc, il y a «trente ou quarante ans, «manger le ramadan» était le fait de bien des personnes dites «progressistes» et la société fermait les yeux.  C’était l’époque où, en Tunisie, feu Habib Bourguiba décrétait que faire ou ne pas faire le Ramadan est une affaire strictement personnelle qui ne regarde pas l’Etat. Par contre, ce qui n’était pas tolérable, c’était de prendre prétexte du jeûne pour hypothéquer l’économie du pays pendant un mois. Quand on voit ce que fut le rythme de travail au Maroc pendant ce Ramadan aoûtien, on se dit qu’il y a vraiment quelque chose à faire par rapport à ce sujet. Dans cette économie mondialisée, avec les défis innombrables qu’il lui faut relever, le Maroc peut-il vraiment se payer le luxe de bailler aux corneilles pendant un mois ? Au-delà de la question stricte de la liberté individuelle, Ramadan se pose d’abord en tant que problématique économique. Mais, aujourd’hui, avec toutes les barbes et les hijabs qui peuplent l’horizon, qui aura le courage de monter au créneau sur le sujet ? Y aurait-il une Loubna Hussein dans le coin ?