Y aura-t-il un réveillon 2012 ?

A quelques jours de l’année qui s’achève, d’aucuns se demandent s’il y aura un Réveillon pour 2012. Ce sera le premier grand test de leur mandat. Un alcootest en quelque sorte. Car, faut-il le préciser, Ce sont souvent, et pour cause, les interdits qui préoccupent les anxieux et amusent les rieurs qui s’en donnent à  cÅ“ur joie.

Dans son beau roman, Le nom de la rose, un thriller métaphysique où l’érudition n’obstrue jamais le plaisir de la lecture ni  celui du suspense, Umberto Ecco fait dire ceci à son personnage principal, Guillaume Baskerville: «Le diable c’est la foi sans le sourire, la vérité qui n’est jamais effleurée par le doute». En ces temps de bouleversements politiques et, osons l’adjectif, démocratiques, il est de bon ton de rire de tout cela. Un rire de bonne foi, cela va sans dire. On a pu lire çà et là, dans la presse et sur le Net, puis colportées par la vox populi, de bonnes et moins bonnes blagues et des vannes marrantes sur les barbus, les frérots et autres islamistes plus hirsutes encore au Maghreb comme au Machrek. Leur arrivée soudaine et tonitruante aux affaires par les urnes fait bidonner les uns, grimacer d’autres et réagir tout le monde quant à leur futur comportement face à telle attitude, tel accoutrement ou tel breuvage. A quelques jours de l’année qui s’achève, d’aucuns se demandent s’il y aura un Réveillon pour 2012. Ce sera le premier grand test de leur mandat. Un alcootest en quelque sorte. Car, faut-il le préciser, ce sont souvent, et pour cause, les interdits qui préoccupent les anxieux et amusent les rieurs qui s’en donnent à cœur joie. En Egypte comme en Tunisie mais aussi chez nous, les blagues les plus rigolotes concernent ce qui ne serait plus toléré et donc proscrit et également ce qui serait prescrit comme contraintes. Le vin, les boîtes de nuit, la musique, les filles libérées et non voilées arrivent en tête des vannes. Est-ce la vaine tentative d’une vaste prohibition et l’avènement d’une ère puritaine qui fait rire, ou n’est-ce là qu’une soupape de sûreté et manière de conjurer le sort ? Toujours est-il que cette propension à rire seulement de ces catégories d’interdits qui évacue l’essentiel pourrait laisser entendre que le choix politique divise d’un côté, des jouisseurs dépravés et adeptes de diaboliques bacchanales, et de l’autre des gens sérieux, pieux, et responsables aux mœurs pures. Il serait naïf de croire à cette lecture car l’humour est un révélateur de l’esprit critique d’une société face aux gens et aux lieux du pouvoir. Cependant, et c’est là où réside la nouveauté, il se trouve que ceux qui se réclament de la religion seront fatalement interpellés, voire provoqués par le rire sur cela même qui leur sert de référent sinon, pour les plus radicaux d’entre eux, de doctrine et même de programme. C’est là aussi un autre test qui révélera leur capacité à jouer le jeu de la liberté d’expression et de création. L’imaginaire populaire en général et l’esprit critique d’artistes et créateurs de talent peuvent réserver, dans ce domaine, de belles et édifiantes rigolades. On sait aujourd’hui, si l’on en croit les informations qui ont fuité, que lors de l’élaboration de la réforme de la Constitution, l’aménagement relatif à la liberté de conscience a été fermement débattu puis sucré in fine. Cela n’empêchera pas des esprits libres et enjoués d’en faire cas à travers des vannes ou sous toute autre forme de dérision. Cela a d’ailleurs souvent été le cas dans le monde musulman à travers l’histoire où bien des poètes et des intellectuels s’en sont saisis. Désormais, à la liberté de conscience s’ajoute la liberté du gosier dont les défenseurs se demandent à quel jus ils vont être abreuvés.
Si l’on revient au personnage d’Umberto Ecco, Baskerville, lorsqu’il déclare que le diable c’est la foi sans sourire et la vérité sans le doute, on peut se demander ce qui interdit d’avoir la foi tout en se fendant la pêche, d’associer la liberté de croire et celle de penser, de marier la légèreté à la profondeur de la spiritualité. Ou carrément de dissuader les prosélytes, comme Mauriac qui était loin d’être un rigolo en matière de religion et qui proclamait : «Dieu me parle et je lui parle et je ne veux que personne ne m’en parle».
Aujourd’hui, alors que de nouveaux dirigeants arabes se réclamant de la théologie mise au service de la gestion de la cité seront confrontés aux aléas du pouvoir, il reste à espérer que le rire, dont on évoquait ci-dessus l’expression politique, ne se transforme pas en «humour du pendu». C’est l’appellation donnée par des intellectuels des anciens pays de l’Europe de l’Est à l’ultime attitude du pendu qui tire la langue une dernière fois devant ceux qui l’ont condamné. Bien sûr, diront les esprits avisés et les experts patentés, ces nouveaux dirigeants sauront s’accommoder avec le principe de l’utopie et de l’engagement une fois confrontés à celui de la réalité. C’est l’essence même de ce qu’on appelle la «Realpolitik»qui consiste à chercher l’efficacité en oblitérant peu à peu l’idéal. A ce sujet, citons ce cas d’école et le dilemme de la militante islamiste yéménite, Tawakkol Karman, couronnée par le Prix Nobel de la paix.  Son cas est évoqué par son compatriote l’écrivain contestataire Ali Al Mouqri qui  écrit  dans le «semainier» du quotidien français Libération de samedi dernier: «En tant que membre d’un parti islamiste modéré, ses apparitions publiques sont largement commentées, surtout ces images où on l’a vue, après la remise du prix, serrer la main de responsables arabes, européens et américains. Il faut dire que, selon la déontologie de son parti, serrer la main d’un homme qui ne fait pas partie du cercle familial est interdit. (…) Ce revirement de Tawakkol qui, jusqu’à l’attribution du prix, s’abstenait scrupuleusement de serrer la main de ses collègues, a suscité une certaine grogne au sein de son parti, ce dont elle a très vite pris la mesure…».