Y a-t-il un avenir pour la gauche ?

Les idées néo-libérales, en vogue avec la Reaganomics qui mit en avant le slogan «l’Etat est le problème et non la solution», ne sortiront pas indemnes de la crise économique et financière qui secoue le monde.

Les idées néo-libérales,  en vogue avec la Reaganomics qui mit en avant le slogan «l’Etat est le problème et non la solution», ne sortiront pas indemnes de la crise économique et financière qui secoue le monde. Est-ce à dire que la gauche sera à même d’engranger les dividendes politiques de la crise économique ? Ce n’est pas sûr et ce n’est pas impossible. La voie n’est plus dégagée et la gauche devrait disputer sa place ou plus exactement récupérer ses valeurs. Dans un contexte très particulier, elle s’est pliée aux exigences du moment, en faisant la politique de la droite.

Les coups de boutoir de la gauche française, au lendemain de l’élection de Mitterrand en 1981 avec la politique des nationalisations ou l’alliance avec le Parti communiste, n’ont duré que ce que durent les roses, l’espace d’une saison. Vite, on est revenu à la logique managériale et les contingences du Capital, et les socialos purs et durs se sont éclipsés du paysage politique et médiatique pour céder la place à des éléments bon chic bon genre, interchangeables à l’occasion, qui parlent le discours du moment sur la rentabilité, avec quelques relents rhétoriques sur la justice sociale. Des gauchistes qui faisaient la politique de droite, en se présentant même comme les gardiens du temple de la tradition ! Les va-et-vient entre secteur public et secteur privé étaient fréquents, et c’est plutôt le discours du privé qui déteignait sur le public, de la même manière que la cooptation ne posait pas de problème puisque la ligne de démarcation idéologique était factice. Les corps intermédiaires étaient des instances de défoulement, et la contestation sociale était sous contrôle par ce que le philosophe français Marcel Gauchet appelait «la banalité des petits bonheurs». C’était une tendance générale, et notre pays n’y avait pas échappé. Demain, la gauche ne peut plus être ce qu’elle était, c’est-à-dire qu’elle sera appelée à être une vraie gauche, par l’adhésion aux valeurs de solidarité, de justice sociale, l’Etat comme instance de régulation économique et sociale, avec un référentiel universel qui ne pourrait arguer d’une quelconque exception culturelle ou spécificité historique. C’est ce que je crois comprendre dans l’article, de mon voisin de palier (dans cet hebdomadaire) et maître Larabi Jaïdi dans son excellent article de la semaine dernière : Les cycles de la gauche. La solidarité remplacera l’efficacité, la répartition équitable des richesses en lieu et place de la rentabilité et son pendant la charité. Le hic est que ces valeurs ne sont plus exclusives à la gauche. L’extrême droite, avec quelques variantes, selon le contexte culturel, lui dispute ces mêmes principes, avec un maillage social dense et un discours simple et porteur. C’est un peu le contexte de l’Europe après la grande crise de 1929 où la gauche n’avait plus l’exclusivité pour parler des déshérités. D’autres forces ont acquis les techniques pour mobiliser les masses, et avaient confectionné des amalgames idéologiques qui ont galvanisé les foules en désarroi.

Dans cette phase critique, mais porteuse d’espoir, la gauche ne peut faire l’économie d’une pause de réflexion, une autocritique, qui tranche avec «ces certitudes surannées» pour reprendre l’expression de M. Jaïdi. M. Jaïdi est mieux placé que moi pour dire que le problème de la gauche n’est pas les personnes, mais l’effritement du référentiel idéologique. J’ajouterai la réactivité, qu’elle soit politique ou médiatique, ne peut faire office de plate-forme politique. Or nous vivons dans une phase où des questions pendantes et brûlantes exigent réponse : quel rôle sera assigné à l’Etat ? Quelle nouvelle politique sociale ? Quel système éducatif après la série de bricolage ? Comment concilier les exigences de la rentabilité en matière agricole et l’impératif de solidarité ? Devrons-nous continuer à privilégier le secteur tertiaire, ou devrons-nous revenir vers les fondamentaux, à savoir la productivité dans les secteurs primaire et secondaire ? La nature des rapports avec notre environnement régional et partenaires occidentaux qui devraient se conformer à une vision, au lieu d’un activisme de circonstance ?

On se rappelle qu’au lendemain de la chute du mur de Berlin, le journal al Bayane, qui tranchait par la qualité de ses analyses, avait abrité un long débat qu’avait organisé feu Nadir Yata, sur les contours du monde après la chute du mur, auquel avaient participé des personnes qui auront à gérer la chose publique, Ismaïl Alaoui, Khalid Naciri et autres. Le débat intellectuel avait l’avant-goût d’un mea culpa et pavait la voie à une réconciliation avec les instances du pouvoir. On ne peut transposer dans le cas présent, bien sûr. Mais le débat s’impose, et l’autocritique, à laquelle renvoie M. Jaïdi, sera une décomposition pour une nouvelle recomposition en termes de choix et d’alliances. Les valeurs de gauche ne sont pas consubstantielles ou exclusives à un parti, aussi grand fût-il. Le défi pour les formations de gauche est de se réconcilier avec la société. L’usure du pouvoir et des erreurs d’appréciation ont eu raison de la gauche chez nous, de même que quelques choix économiques sur le libéralisme forcené exigent explication. On peut comprendre le recours à la privatisation de certaines entreprises déficientes. On ne peut que se réjouir de certaines opérations réussies de privatisation, mais était-ce le cas pour la plupart ? Devrons-nous faire l’économie d’un état des lieux  de ces opérations de privatisations ? 

Autre point qui risque de fâcher, cette course vers les sièges n’a-t-elle pas entamé l’âme des partis de gauche ? Fut un temps où feu Abderrahim Bouabid disait que le nombre des sièges (au Parlement) n’était pas ce qui faisait courir son parti. Or depuis que la gauche avait intégré les arcanes du pouvoir, les alliances et les cooptations étaient dictées par l’exigence du moment, dont bien sûr l’impératif numérique.

La gauche ne devrait pas sacrifier ce qui a fait sa particularité tout au long de l’histoire moderne : la réflexion et son pendant, une conscience, quitte même à ne pas être au diapason des tendances du moment. Cela a un prix bien sûr. Mais il faut savoir ce qu’on  veut.