Y-a-t-il trop de fonctionnaires ?

La recherche de l’objectivité la plus grande en matière
de gestion du personnel devrait se traduire concrètement
par des recrutements sur concours et des mécanismes
d’avancement qui dépendent de l’ancienneté et, pour partie,
d’une évaluation des mérites individuels.

Les fonctionnaires sont-ils trop nombreux ? En soi, la question n’a guère de sens. Tout dépend des missions qu’on leur confie. Assurer la sécurité de 30 millions de personnes et l’éducation de millions d’élèves impose d’employer beaucoup de monde. Les fonctionnaires, dans leur immense majorité, travaillent à rendre des services dont l’utilité sociale est incontestable. Le rond-de-cuir façon Courteline existe, chacun l’a rencontré, et la productivité dans certaines administrations pourrait être plus élevée. Mais les gros bataillons de la fonction publique se rencontrent dans les écoles, les hôpitaux, et les commissariats et assurent des tâches indispensables. Quant à la stabilité de l’emploi, elle n’est un privilège qu’au regard des conditions de travail dégradées dans le secteur privé. En période de chômage massif, il est tentant de montrer du doigt ce qui semble un îlot de tranquillité. En fait, la garantie de l’emploi est légitime : elle assure la continuité et l’impartialité de l’Etat, et évite que les changements politiques ne se transforment en plan de licenciements. Les avantages de la garantie de l’emploi et d’horaires allégés pour certains se sont longtemps accompagnés de sacrifices sur le plan des revenus: on accepte de gagner moins contre un mode de vie différent.
Mais, au-delà de la question du champ du public lui-même, ce sont les effets du statut de la fonction publique sur l’efficacité de l’Etat qui sont en cause. Il faut bien admettre certaines évidences – comme, par exemple, l’abus des grèves dans certains services publics ou la faible productivité de certaines administrations. Les nier revient à masquer une partie de la réalité. Ce sont justement ces exemples, que chacun a en tête, qui donnent crédit aux discours accusateurs de ceux qui pensent que les fonctionnaires sont des parasites. L’impartialité de l’Etat permet de justifier beaucoup : certains «corps» ne disposent d’aucune structure de contrôle et d’évaluation. La collectivité paie certains de ses agents sans se donner les moyens de vérifier s’ils remplissent correctement leurs tâches. L’encadrement, impuissant à récompenser les mérites comme à sanctionner les insuffisances, baisse souvent les bras.
Pour que les fonctionnaires servent l’intérêt général et non des causes particulières, leurs règles de recrutement et d’emploi ont été codifiées très strictement. Mais on peut se demander aujourd’hui si ces règles ne limitent pas l’efficacité de la fonction publique. La motivation de biens des agents de l’Etat en souffre, et ce dernier, dans son ensemble, peine à s’adapter aux transformations des besoins sociaux et aux exigences des citoyens. Mais comment concilier un statut qui garantit l’indépendance et l’amélioration de la qualité du service public ? La recherche de l’objectivité la plus grande en matière de gestion du personnel devrait se traduire concrètement par des recrutements sur concours et des mécanismes d’avancement qui dépendent de l’ancienneté et, pour partie, d’une évaluation des mérites individuels. Pourquoi pas ? La rémunération et l’avancement des agents publics ne devraient-ils pas être liés à l’efficacité collective du service qu’ils font tourner ?
D’autre part, la garantie de l’emploi pose problème parce que l’Etat ne peut faire circuler ses agents d’un service à l’autre au gré de l’évolution de ses missions. La protection globale assurée par le statut se double en effet d’un cloisonnement de la fonction publique en une multitude de corps entre lesquels il est fort difficile de passer, ce qui rend quasiment impossible tout redéploiement. Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur la nécessité de renforcer la mobilité au sein de la fonction publique. Mais le bilan de l’action est maigre. Les efforts pour améliorer la gestion du personnel, et notamment pour organiser les carrières, sont restés limités. Le sujet est un vrai serpent de mer. N’empêche, la modernisation de la fonction publique est toujours à l’ordre du jour. Avec comme perspective de chasser les abus (qui coûtent cher à la collectivité) et de renforcer la mobilité (en employant les gens là où l’on en a vraiment besoin)