Vraiment plus que temps

Quand on voit le regard de l’étranger enregistrer l’état lamentable de notre environnement, on ne peut qu’être submergé par la honte. Il serait vraiment plus que temps de prendre ce problème à  bras-le-corps et de mettre sur pied une vraie politique pour le combattre. Il est vraiment plus que temps parce que c’est vraiment plus que honteux.

Une honte ! On ne peut qualifier autrement la saleté rebutante de l’ancien centre-ville de Casablanca. On ne citera ici ni la décrépitude des façades ni le mauvais état des trottoirs ou encore leur occupation par des cohortes de vendeurs ambulants. On s’arrêtera juste sur cet état de crasse profonde dans lequel baigne le cœur historique de la ville. Qu’elle recouvre le sol en couche épaisse ou à travers les papiers huileux qui le jonchent, la saleté règne en maître partout. Avec les aménagements flambant neuf réalisés dans le cadre de la mise en service du tramway, c’en est, par effet de contraste, encore plus choquant. Un peu comme quand on se retrouve en face de quelqu’un habillé d’un vêtement ultra chic mais dont les ongles sont noirs de crasse. Passée la place des Nations Unies, dès lors que l’on s’enfonce dans les ruelles attenantes, la dégradation affligeante de l’espace vous saisit à la gorge. Voyez ce qu’il est advenu de l’allée piétonnière Prince Moulay Abdallah. Pour qui l’a connue du temps de sa splendeur, du temps où les bourgeoises casablancaises allaient «faire le Blaise Pascal», comme à Paris on «fait les Champs Elysées», l’emprunter est une vraie épreuve. Là où se pose le regard, il bute sur des immondices. Des papiers sales, des pots de yaourt vides, des sacs en plastique partout, n’épargnant rien, pas même  les espaces de verdure, s’imposant sous les grands arbres dont le feuillage jette comme une ombre désolée sur la rue. On marche, le cœur serré, avec les images d’avant qui défilent dans la tête et se superposent sur le présent. Les enseignes huppées qui faisaient la réputation du «Prince» (ou du «Blaise» quand il s’appelait encore ainsi) ont baissé pavillon. Les portes closes de la «Minaudière», cette bijouterie si célèbre de Casablanca, sinon du Maroc, disent la déchéance du lieu. Sans doute parce que les hommes n’ont pas prise sur elle, une seule constante a perduré ; le regroupement quotidien des oiseaux en ce lieu. Comme avant, à la tombée du jour, leur pépiement emplit l’espace en un concert assourdissant. En fermant les yeux, on peut alors, pendant un instant, retrouver le «Blaise» d’antan, celui de son enfance quand la rue comptait parmi les fiertés de la ville.

Alors pourquoi ? Pourquoi ce lieu, à l’instar malheureusement de la plupart de nos espaces publics, est-il si sale ? Le centre de la ville s’est déplacé certes mais cela ne justifie en rien sa saleté. Que font les autorités publiques ? A quoi servent les taxes urbaines collectées ? Et la question qui fâche : pourquoi tant de nos concitoyens sont-ils si «inciviques», pour ne pas dire plus ? Et qu’on ne vienne pas nous dire que c’est une question de moyens ! Pour exemple, Cuba. Les personnes qui ont eu la chance de visiter cette petite île vous racontent que l’une des choses qui les a le plus impressionnées lors de leur séjour, c’est, alors même qu’elle est très pauvre, l’extrême propreté de la population. L’odeur du savon, vous raconte-t-on, plane partout. Sans aller si loin, dès lors que l’on remonte vers le nord du Maroc, qu’on se rend dans une ville comme Chaouen, c’est un tout autre environnement que l’on retrouve. Parce que d’autres traditions. Une autre éducation. La propreté s’apprend tout comme le respect de l’environnement. Or, sur ce point notamment, le manque est flagrant. Que de fois assiste-t-on au spectacle honteux d’une main balançant par la fenêtre d’une luxueuse berline un papier ou des épluchures de fruit dans la rue ? Maintenant, le manque de civisme n’explique pas tout. Pour revenir au vieux centre-ville de Casablanca, ce qui vous frappe quand vous le parcourez, c’est, outre les détritus qui jonchent le sol, les couches de crasse qui y sont incrustées. Or, en dernier ressort, la propreté des espaces publics est de la responsabilité des pouvoirs publics. C’est à eux qu’incombe leur nettoyage, à eux qu’incombe l’installation de poubelles. Nos espaces urbains (et le vieux centre de Casablanca n’en est malheureusement qu’un exemple) sont sales. Et, il faut le dire et le répéter, cela ne nous glorifie pas. Quand on voit le regard de l’étranger enregistrer l’état lamentable de notre environnement, on ne peut qu’être submergé par la honte. Il serait vraiment plus que temps de prendre ce problème à bras-le-corps et de mettre sur pied une vraie politique pour le combattre. Il est vraiment plus que temps parce que c’est vraiment plus que honteux.