Voyage à  l’intérieur du PIB

Un accident de la route accroît le PIB, car il déclenche un ensemble d’activités productives, marchandes ou non. A l’inverse, la dégradation de la qualité de l’air ou de l’eau, qui résulte de l’activité productive,
ne le diminue pas. Les défauts du PIB doivent-ils conduire à le rejeter totalement ? Non.

PIB : ces trois lettres sont les plus utilisées par tous ceux qui scrutent l’économie. Les moindres variations du produit intérieur brut sont disséquées régulièrement. Jeu d’anticipation le plus pratiqué : essayer d’en prévoir les variations dans les trimestres, voire les années, à venir. Pourquoi tant d’importance ? Le PIB a vocation à représenter, d’un point de vue monétaire, la richesse nationale créée pendant une année donnée dans un pays. Un ensemble énorme : presque 450 milliards de dirhams pour le Maroc en 2004. Le malheur, c’est que l’on se sert du PIB un peu comme un poste de télévision. A trop l’utiliser, on ne se demande plus comment il fonctionne et surtout si ce que l’on regarde représente bien la réalité des choses. A force d’en parler, on en oublie souvent sa signification et son mode de calcul.
Il est faux de croire que les techniques d’estimation du PIB permettent une exhaustivité de la mesure de l’activité productive. D’abord, parce qu’il existe des problèmes méthodologiques. Etudier la production, la distribution du revenu ou son utilisation revient à décrypter une partie de l’activité des agents économiques que sont – en simplifiant – les administrations, les entreprises et les ménages. Tous ces agents ne comptent pas la même chose de la même façon et peuvent donc contribuer à produire des résultats divergents. Cela impose de faire ce que les comptables nationaux appellent un arbitrage. Leur travail ne se résume pas à l’empilage de torchons et de serviettes : sans cesse, ils trient, à partir d’hypothèses, entre les données. Ce travail de précision ne s’arrête pas dès la première publication des comptes : au fur et à mesure qu’ils récoltent plus de détails, ces chiffres sont précisés.
Ensuite, deuxième raison de l’imperfection des comptes nationaux : l’existence d’un secteur productif parallèle à l’économie enregistrée par les statistiques. En gros, l’économie souterraine peut se décomposer en trois secteurs. Tout d’abord, une activité productive, mais illicite : le commerce de drogue, la prostitution, etc. Cette part échappe complètement aux comptables nationaux qui ne tentent pas de l’évaluer. Il existe aussi tout un pan de l’économie où l’activité est légale, mais non déclarée. Soit parce que les entreprises elles-mêmes ne sont pas déclarées, du peintre amateur qui offre ses services pour l’appartement du voisin aux ateliers clandestins organisés : on parle alors de travail au noir. Soit parce que l’entreprise est enregistrée mais ne déclare pas l’ensemble de son activité : il s’agit alors de fraude fiscale. Les comptables nationaux redressent les statistiques de base pour tenir compte de cette économie souterraine. On s’en doute, ces estimations sont très grossières.
Méthodes imparfaites et économie parallèle font que la partie dite productive de l’économie n’est qu’une approximation. Au-delà, il persiste une question de fond : que fait-on entrer dans la production ? La vision des comptables nationaux, qui repose sur des conventions, est purement monétaire et fait l’impasse sur une partie essentielle de l’activité des ménages. Mais doit-on tout évaluer ? L’enjeu est de taille, par exemple quand il s’agit d’estimer le travail domestique des femmes. Un exercice salutaire parce qu’il permettrait de faire apparaître en termes quantitatifs – les seuls reconnus – leur contribution. Mais également complexe.
Toute l’activité humaine n’a pas forcément vocation à être mesurée et ce que l’on mesure n’est pas toujours ce que l’on croit. Trop souvent, on assimile croissance du PIB et progrès de la société. Il faudrait répéter que ce qui est mesuré n’est pas le bonheur national, mais une forme de production. On pourrait multiplier les exemples. Un accident de la route accroît le PIB car il déclenche un ensemble d’activités productives, marchandes ou non. A l’inverse, la dégradation de la qualité de l’air ou de l’eau, qui résultent de l’activité productive, ne le diminue pas. Les défauts du PIB doivent-ils conduire à le rejeter totalement ? Non. Il ne faut pas faire dire au PIB ce qu’il ne dit pas et être conscient des conventions retenues. Sans sacraliser le PIB et en mesurant ses limites, on peut tout de même penser que cette mesure de l’activité reste indispensable