Vous avez dit musulmans ? (IIIe partie)

A côté de la question de l’identité musulmane, abordée dans une approche unificatrice,
le Congrès d’Amman, tenu en juillet dernier (voir nos précédentes éditions),
a débattu de
l’autorité religieuse. En raison de l’émergence en
pays d’islam de nombreux «guides» autoproclamés, à l’origine
de la licence de tuer, cette question est aujourd’hui capitale pour
ses implications dans le champ politique, particulièrement au Moyen-Orient.

Qui peut émettre des fatwa ? Et qui est en droit de dire la norme édictée par l’islam ? C’est dans ces termes que la question de l’autorité religieuse est souvent posée. Encore une fois, sur cette question comme sur d’autres, la forme de la question détermine la réponse. La question, telle qu’elle a été souvent formulée, restreint l’autorité à la production de fatwa et à l’identification des règles applicables à tel ou tel cas. Exprimée ainsi, la réponse est toute prête. Elle est déjà donnée depuis des siècles. On vous dira que ce sont évidemment les clercs religieux, les faqih, ‘alim, ayatollah et mujtahid, etc. N’ont-ils pas la réponse, toute prête parce que formulée il y a bien longtemps, aux questions que les uns et les autres soulèvent ?

Les portes de l’«ijtihad» sont-elles ouvertes ou fermées ?
On finit par retrouver les perplexités et les cercles vicieux d’autrefois : la fatwa doit-elle prolonger les jugements prononcés par des ancêtres ou peut-elle aller au-delà ? Les portes de l’ijtihad sont-elles ouvertes ou fermées ? Qu’on le veuille ou non, on arrivera aux mêmes conclusions : l’autorité religieuse consiste à formuler des prescriptions (fatwa ou «réponse») ; la fatwa et la «réponse» sont le propre du clerc religieux. Celui-ci est un expert versé dans les textes et dans les techniques de déduction qui ont été fixées par les clercs d’autrefois.
Certaines conséquences sont déjà bien connues. Dans le contexte sunnite, comme la qualité de clerc n’est pas normalisée, il est possible à tout un chacun, qui se sent suffisamment de savoir, de piété et de volonté, de se proclamer prédicateur religieux, et donc de se donner l’autorité religieuse qu’il juge nécessaire et souhaitable. Evidemment, ses prétentions se mesureront au nombre de partisans qui acceptent de le suivre, au nombre de ceux qui écoutent sa prédication, et particulièrement ceux qui seront prêts à aller aux extrêmes pour les faire prévaloir. Dans les cas extrêmes (qui n’ont pas été des cas rares), ce qui compte, c’est le nombre de disciples qui acceptent de tuer ou se faire tuer pour faire prévaloir l’avis de leur maître. L’autorité en quelque sorte est disponible pour celui qui veut bien la prendre et qui peut mobiliser un nombre significatif de jusqu’auboutistes.

Par le soutien qu’il accorde à tel prédicateur, le peuple instaure l’autorité en matière de religion
Les organisateurs du congrès d’Amman avaient bien cela à l’esprit. La vague des tueries contre les civils en Irak, instiguées par des mouvements extrémistes, est due à l’émergence d’un nombre de prédicateurs autoproclamés, lesquels, même sans avoir les qualifications normalement requises, prononcent ce que l’islam requiert et ce qu’il interdit. Comme il est arrivé régulièrement dans le passé, ce sont ces «guides vertueux» qui sont à l’origine de la licence de tuer des musulmans au nom de l’islam.
Quelle «démocratie religieuse» !, diront certains. C’est le peuple, par le soutien qu’il accorde ou refuse à tel ou tel prédicateur, qui instaure l’autorité en matière de religion. Tristement, cette affirmation a bien du vrai, si l’on considère l’histoire des musulmans. La mihna (épreuve, persécution) d’Ibn Hanbal est l’un des exemples les plus frappants à cet égard. C’est le peuple de Bagdad qui s’est dressé en faveur de ce clerc au moment où il était soumis à l’inquisition d’un calife qui voulait imposer des doctrines mu’tazilites. C’est le peuple qui a fait de lui un héros, contre les élites intellectuelles de l’époque. Mais, à considérer les conséquences, et notamment la mihna qui a suivi (des mu’tazilites, cette fois-ci), on peut se dire : quel gâchis !
Autrefois, la norme religieuse a pu être utile en limitant les pouvoirs du despote. Aujourd’hui, il y a des moyens légaux pour le faire
L’autorité, conçue dans ce sens, était peut-être adaptée aux conditions de l’époque, où proclamer la norme religieuse servait à repousser, ou du moins à limiter, le pouvoir des despotes qui prenaient le pouvoir par les armes. Les fuqaha et ‘ulama qui (depuis Ibn Hanbal jusqu’à Khomeiny) se sont dressés face aux potentats de fait ont fait valoir la norme, d’origine divine, comme moyen de résister à l’arbitraire du pouvoir.

Aujourd’hui, nous n’avons pas besoin de nous enfermer dans un tel cercle : pour circonscrire le pouvoir des potentats de fait (arbitraire, illégitime), se réfugier sous celui des fuqaha ou des prédicateurs considérés comme champions de la norme sacrée. Les modalités du jeu politique ont changé. L’idée que le pouvoir doit être soumis au droit, qu’il doit être contrôlé par le peuple fait désormais partie des aspirations les plus répandues et les moins contestées. Les règles du jeu politique ouvrent les perspectives d’une gestion soumise à des lois et à différents contrôles. L’alternance au pouvoir peut se faire par des moyens légitimes (débats politiques, élections) au lieu des révoltes destinées à restaurer la norme sacrée quand le pouvoir s’en écarte.

Le rôle de l’autorité religieuse : aider à répondre aux questions sur le sens de l’existence
Dans ces conditions, l’autorité religieuse doit changer. Au lieu de produire des réponses toutes faites à des questions de détail, elle doit aider à répondre aux questions qui travaillent les consciences sur le sens de l’existence et les principes qui doivent régir le comportement. C’est d’ailleurs le rôle premier des religions : aider à donner un sens à la vie et à se donner des repères moraux. Les foules musulmanes, qui s’étaient dressées pour soutenir Ibn-Hanbal et Khomeiny contre des pouvoirs perçus comme illégitimes et arbitraires, n’avaient pas à leur disposition les cadres et les procédures de l’action politique pacifique. Lorsqu’elles ont forcé la fin de l’inquisition contre les clercs opposés à la doctrine officielle (du temps de Ibn Hanbal), ou lorsqu’elles ont fait tomber le pouvoir inique du Shah (avec Khomeiny), elles se sont posé, peu après, d’autres questions. Leurs aspirations spirituelles et éthiques se sont révélées être essentielles et déterminantes. Les foules se sont adressées à d’autres catégories de «clercs», d’autres «autorités» : les soufis, les poètes, les sages en général. La grande influence que le soufisme a eue dans les contextes musulmans s’explique justement par l’inaptitude des clercs d’autrefois (fuqaha et ‘ulama) à jouer le rôle d’autorités spirituelles et morales au sens plein du terme.

Aujourd’hui, nous n’avons pas besoin de restaurer l’autorité des soufis, pas plus que celle des fuqaha, ni celle de ces sages qui offrent des recettes toutes prêtes. Nos masses ont, contrairement à celles d’autrefois, accès à l’écrit, aux médias et, de plus en plus, à l’internet. Elles requièrent non pas des «autorités» qui leur dictent ce qu’elles doivent faire ou ce qu’elles doivent penser, mais plutôt des individus qui les aident à réfléchir au moyen d’une meilleure connaissance des sources, à saisir la richesse, les nuances et les mille interprétations possibles du message spirituel et moral de la religion.
Il est vrai que beaucoup, dans cette quête, finissent par tomber victimes d’individus qui se proclament des autorités, comme dans le passé : ceux qui disent la norme absolue. L’attrait des formes passées peut être grand, surtout quand, comme dans le cas de l’Iran contemporain, elles aident à se débarrasser d’une dictature hideuse. Cependant, l’avenir ouvre des horizons nouveaux. Au plan politique et social, l’Etat, devenu l’acteur principal de la vie collective, doit fournir le cadre de la formulation et de la mise en œuvre des normes. Au plan proprement religieux, l’autorité véritable sera celle de qui ouvrira la voie à une meilleure compréhension des textes, des traditions et de leurs innombrables interprétations