Vous avez dit musulmans ? (IIe partie)

Le congrès de Amman, en juillet dernier, a fondé l’identité musulmane sur l’appartenance aux «madhahib légitimes». Pour être louable, dans sa volonté d’éviter les tueries perpétrées contre les chiites (Irak, Pakistan et ailleurs…), cette approche «unificatrice» n’en est pas moins restrictive car elle fait peu
de place au spirituel, privant ainsi les musulmans des ressources essentielles
du message religieux.

Les organisateurs du congrès de Amman (4-6-juillet 2005) ont voulu aborder la question de l’identité musulmane non pas de front, mais de biais. Ils ont proposé d’adopter comme paramètre de cette identité l’appartenance à  l’une des écoles juridiques qu’on devrait considérer comme «légitimes» ou faisant partie de «l’islam vrai», en plus d’autres paramètres, comme l’adhésion à  l’école acha’arite ou l’adoption du soufisme «vrai». En procédant de la sorte, ils ont voulu contourner les questions épineuses qui ont divisé les musulmans depuis le décès du Prophète et qui sont devenues, au fil des siècles, des thèmes théologiques très chargés.
La question de l’imamat, la direction spirituelle (et autrefois également temporelle) de la communauté vient immédiatement à  l’esprit comme la plus grande pomme de discorde. La divergence à  ce sujet a commencé comme une lutte de succession, mais a fini par générer, au bout de longues et âpres luttes politiques, des conceptions profondément opposées sur les qualifications de l’imam et sur l’organisation de la communauté.

Pour les kharijites, n’importe quel musulman, pourvu qu’il adhère strictement aux normes morales assignées par la religion et qu’il soit désigné par la communauté, peut accéder à  la fonction. Pour les chiites, l’imam ne peut être issu que de la famille du Prophète (Ahl al-Bayt), chaque imam choisissant son successeur parmi les membres de sa famille. Entre les deux, les sunnites occupent une position intermédiaire, puisqu’ils acceptent que l’imamat puisse être occupé par des hommes qui ne font pas partie de Ahl al-Bayt, sans trop insister sur les qualités morales ni sur les modalités d’accession au pouvoir. Les sunnites ont représenté en quelque sorte la majorité silencieuse, qui a accepté et légitimé des pouvoirs de fait. Les kharijites n’ont pas pu imposer durablement leur puritanisme «républicain». Les chiites ont développé des croyances et des rituels qui attribuent à  l’imamat des dimensions spirituelles très étendues.

L’approche par les écoles juridiques peut-elle aider à  dépasser ces divergences ? C’est un fait qu’en matière légale les musulmans ont accepté le fait de la divergence. Ils l’ont même considéré comme un facteur positif ou, selon l’expression du Prophète, une « grâce» pour la communauté. Il faut dire aussi qu’en matière légale les divergences ont été souvent d’ordre technique et de portée limitée. La tentation est grande de se dire : une fois les huit grandes écoles de jurisprudence reconnues (au lieu des quatre principales du sunnisme, hanafi, maliki, shafi’i et hanbali) il sera possible aux musulmans de s’accepter mutuellement, de mettre leurs divergence théologiques au placard et de s’engager dans un cercle vertueux de dialogue et de coopération.
L’adoption des «madhahib» donnerait aux «fouqahas» un pouvoir démesuré

Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples. Les écoles juridiques ne gouvernent qu’un aspect de la vie des gens et ne traitent que de façon limitée les aspects spirituels, qui déterminent le sentiment religieux proprement dit. L’essentiel de la religiosité vécue est justement lié aux questions sur lesquelles les musulmans divergent. Allez dire à  un chiite qu’il est musulman parce qu’il s’est marié selon le rite jaafari, plutôt que parce qu’il voue une profonde adoration pour l’imam !
Par ailleurs, l’adoption des madhahib conduirait à  donner aux fuqaha un pouvoir démesuré. Même dans les temps prémodernes, o๠le fiqh traditionnel et ses écoles régnaient sans partage, les populations avaient toujours des repères extérieurs, qu’elles trouvaient dans les pratiques soufies, dans les usages sociaux, ou dans des arbitrages rationnels.

En fait, adopter les écoles juridiques comme paramètres de l’identité conduit à  imposer des moules et des expressions inacceptables. Les appareils juridiques définis par les écoles ne servent à  réguler qu’une partie de la vie des musulmans. Il est vrai qu’il s’agit de ce qu’on appelle le statut personnel, dont l’effet sur la vie des hommes et des femmes est capital. Cependant, les stipulations produites par les écoles sont appelées à  être dépassées, soit par mise à  l’écart, comme cela a été fait en Turquie et en Tunisie, soit en les faisant évoluer de l’intérieur, comme on tente de le faire au Maroc.

On peut comprendre le souci des organisateurs du congrès de Amman: dénoncer les tueries perpétrées contre les chiites, en Irak, au Pakistan et ailleurs, au nom de l’islam, éviter que leur voisin connaisse une guerre de religion qui le ferait exploser et ferait sombrer toute la région, dans une véritable descente aux enfers. Mais alors, n’aurait-il pas été plus productif de reconnaà®tre de front les différences entre les musulmans au lieu de les nier ? N’aurait-il pas été plus judicieux de faire valoir l’idée qu’il existe plusieurs manières d’être musulman et que les musulmans ont besoin d’apprendre plus sur leur propre histoire et sur les parcours divergents de leurs communautés ? N’aurait-il pas été important de souligner qu’on peut être musulman même si on souhaite voir le statut personnel régulé autrement que par des règles héritées d’une scolastique moyenâgeuse ?
A un moment o๠les musulmans évoluent dans des contextes très différents de ceux d’autrefois, il est déjà  absurde de vouloir imposer les formules développées par les madhahib comme cadres exclusifs de législation. Vouloir en faire les repères essentiels de l’identité musulmane conduirait, en fait, à  priver les populations musulmanes des ressources essentielles du message religieux.