Vous avez dit musulmans ? (I)

Est-il légitime de considérer les écoles de jurisprudence qui ne relèvent pas de l’islam sunnite comme faisant partie de l’islam vrai ? Quels sont les paramètres qui définissent l’apostasie ? Qui peut être considéré comme un véritable mufti en islam ? Des oulémas de sensibilités différentes, réunis en congrès à  Amman, ont tenté de dégager un consensus.

Les nouvelles qui arrivent du monde musulman sont préoccupantes. Les violences, tueries et actes irrationnels occupent la «une» des journaux. L’avenir paraà®t résolument sombre. Dans ce décor terrifiant, certains ont eu une idée qui peut être qualifiée de brillante. Des cercles proches du pouvoir en Jordanie ont eu l’idée de rassembler un congrès d’oulémas et d’intellectuels représentant toutes les régions et toutes les sensibilités (sunnites, chiites et kharijites) du monde musulman. Ce fut le Congrès de Amman, tenu du 4 au 6 juillet 2005, sous le titre: «Vérité de l’islam et son rôle dans la société contemporaine». Contrairement aux congrès o๠des discours sont prononcés, les organisateurs de cette assemblée ont tenu à  poser aux participants des questions précises, et à  leur demander de produire des réponses sous forme de fatwas. Les questions étaient les suivantes.

– Est-il légitime de considérer les écoles de jurisprudence (madhahib) qui ne relèvent pas de l’islam sunnite comme faisant partie de l’islam vrai? En d’autres termes, faut-il considérer comme musulmans ceux qui adoptent l’un des quatre madhahib relevant du sunnisme, plus le jaafari, le zaidi, le ibadi et le dhahiri ?
– Quels sont les paramètres qui définissent l’apostasie (ridda) aujourd’hui? Est-il possible à  un musulman de déclarer comme apostats (murtadd, pluriel de murtaddun) ceux qui adoptent l’un de ces madhahib ou qui reconnaissent la doctrine ach’arite ? Est-il permis de déclarer apostats ceux qui suivent la voie soufie vraie ?
– Qui peut être considéré comme un véritable mufti en islam ? Quelles sont les qualifications essentielles qui doivent être réunies chez ceux qui produisent des fatwas et guident les musulmans dans la compréhension et l’application de la charia islamique ?

Dix-sept fatwas ont été réunies avant le congrès et distribuées aux participants à  leur arrivée. Les congressistes, au nombre de 170, ont été requis de souscrire aux réponses sur lesquelles les fatwas ont convergé. Celles-ci représentent les avis d’autorités religieuses sunnites (plusieurs sensibilités), chiites (Ithna ‘ashari, zaidi et ismaili) et kharidjite. Elles convergent dans l’offre de réponses dont le monde musulman a le plus grand besoin aujourd’hui. Toutefois elles divergent substantiellement dans les argumentations et dans la manière de formuler l’avis qu’elles donnent. Entre la fatwa du Grand Ayatollah Ali Sistani (Irak) et celle de Yusuf Al-Qaradawi (Egypte et Qatar), le contraste est très frappant. Le premier a donné des réponses très brèves (1 à  2 lignes pour chaque question) et le second a offert un article savant de 30 pages, passant en revue un grand nombre de points de vue (et diluant le sien autant que possible).
Le choix des madhahib comme critère d’identification des différentes composantes de la Oumma est, probablement, un moyen pratique pour faciliter la reconnaissance mutuelle entre les différentes sensibilités religieuses. Il offre l’avantage d’éviter les discussions théologiques, de mettre entre parenthèses les croyances ou dogmes qui divisent les musulmans.
Les oulémas ont reconnu la pluralité des composantes de la «Oumma»

C’est ainsi que les organisateurs ont réussi, apparemment pour la première fois dans l’histoire, à  convaincre des autorités religieuses d’adopter un dénominateur commun qui rassemble tous les musulmans. Ils ont obtenu notamment :

– la reconnaissance du fait de la diversité, de la pluralité des composantes de la Oumma ;
– la reconnaissance mutuelle, formelle et non-ambiguà«, entre sunnites, chiites et kharidjites ;
– l’énonciation du principe que la production de fatwas obéit à  des règles, et qu’elle ne peut être entreprise par des personnes non qualifiées et non reconnues officiellement ;
– l’admission qu’il existe huit madhahib légitimes, à  savoir les quatre relevant du sunnisme, plus le jaafari, le zaidi, le ibadi et le dhahiri.
– le rejet catégorique de toute atteinte perpétrée, au nom de l’islam, à  la vie, aux biens et à  la dignité de toute personne innocente.
Il n’empêche que ces acquis, tout réels et remarquables qu’ils soient, comportent des limitations sérieuses, dont, essentiellement, celles qui suivent.
– Le choix des madhahib comme fondement de l’identité musulmane enferme les discussions dans les termes énoncés par les fuqaha d’autrefois. Ces limitations sont apparues au niveau du communiqué final. Celui-ci réaffirme en effet l’adoption d’une définition de l’identité musulmane basée sur l’acceptation des cinq piliers de l’islam et des articles de la foi énoncés par le Coran : croyance en Dieu, ses prophètes, ses anges, ses Livres révélés, la prédestination (non mentionnée dans le Coran, mais insérée apparemment à  la demande de oulémas sunnites) et le Jugement dernier. Le communiqué ajoute à  ces paramètres l’acceptation de l’un des huit madhahib légitimes, ainsi qu’une formule empruntée au langage traditionnel des oulémas : «ce qui est connu comme relevant nécessairement de l’islam». Cette proclamation, par son ambiguà¯té, permet à  chaque sensibilité de réintroduire ses critères propres, et donc d’exclure ceux qui ne partagent pas sa vision de ce qui, à  ses yeux, «est nécessairement partie de l’islam». On se trouve, d’une certaine manière, ramené à  la case départ.

– Le problème de l’autorité religieuse, que les documents du congrès ont voulu circonscrire par le déni du droit d’émettre des fatwas aux clercs autoproclamés, n’est pas résolu pour autant. Comme le montre l’expérience historique des musulmans, la contestation de ce genre d’argumentation, par recours aux mêmes sources, est relativement facile.
– La primauté de l’Etat dans la définition du droit n’est pas reconnue. Le droit est toujours «dit» par des individus indépendants, des fuqaha, dont les qualifications sont définies dans les termes de la scolastique pré-moderne.
Il est clair que le congrès a voulu apporter des réponses décisives à  trois questions essentielles qui tourmentent les musulmans (et, de plus en plus, les non-musulmans). Ce sont les questions de l’identité musulmane, de l’autorité religieuse et du rôle de la religion dans l’espace public. Chacune exige d’être traitée comme un chapitre à  part.