Vol au-dessus d’un nid d’élus

Avouez que le génie populaire en matière de montage politique est inimitable ! Transformer un idéal de démocratie et de gouvernance, soit des notions immatérielles invendables, en une denrée marchande relève de l’exploit digne de figurer au Nasdaq.

Sommes-nous condamnés à vivre la démocratie uniquement par procuration en regardant ses diverses expressions sur les chaînes étrangères de certains pays ? Ou alors ne serons-nous, pour longtemps encore, que de doux rêveurs, porteurs, à fleur de regard, d’un immense fantasme démocratique afin d’oublier la teinte glauque du réel ?
A en croire ce qu’on a lu et entendu comme informations et commentaires dans les médias depuis les élections du 12 septembre, la construction d’une démocratie locale n’est pas pour demain. Ventes et achats de conseillers, disparition, séquestration et arrestation d’élus, alliances inattendues entre formations politiques en mal de majorité. En moins d’une semaine, les rubriques d’information politique se sont transformées en un vaste fait divers quotidien et en chronique judiciaire rocambolesque. En effet, ici et là on a débusqué tel groupe de conseillers, toutes tendances confondues, planqué ou séquestré dans des lieux de villégiature en attendant le jour de l’élection des bureaux. A telle enseigne – et comble du burlesque ! – que certaines villes ont vu leur majorité au complet sous les verrous ! Dans d’autres régions, on a dénoncé la mise en place d’une intermédiation organisée de vente de voix au plus offrant : une sorte d’agence d’échange et de mise en relation entre conseillers à tout faire et formations politiques en quête de majorité. Avouez que le génie populaire en matière de mécanismes démocratiques et de montage politique est inimitable ! Transformer un idéal de démocratie et de gouvernance, soit des notions immatérielles invendables, en une denrée marchande relève de l’exploit digne de figurer au Nasdaq. On a même évoqué le cas de cet individu qui s’est spécialisé depuis fort longtemps dans la livraison d’élus incolores – mais pas inodores – qu’il glisse dans différentes listes avant de les récupérer par la suite pour les fourguer au plus offrant. Cette «éluculture», sorte d’élevage et de gavage d’élus, est également une trouvaille bien de chez nous. On peut citer encore d’autres faits et astuces par lesquels certains individus ont prouvé qu’en effet, et comme disent les politologues, la votation locale est bien l’enfance de la démocratie. La preuve, y gagner est un jeu d’enfant.
C’est justement un politologue et sénateur italien, Norberto Bobbio, qui a déclaré : «L’idée que la démocratie peut être comparée à un grand marché libre où le vote serait la principale marchandise n’a rien d’exaltant. Mais il faut la garder présente à l’esprit pour comprendre les hommes politiques surtout à la veille des élections». Cette mise en garde, parfaitement valable dans notre contexte, mérite une réflexion sur la qualité de la classe politique qui creuse le fossé entre son discours et l’action de l’Etat. On a constaté, sans doute pour la première fois dans l’histoire du Maroc, une clarté dans l’aspiration de l’Etat quant à l’organisation et au déroulement d’un scrutin. En effet, c’est la seule fois où le ministère de l’Intérieur n’a pas été pointé du doigt. Mieux : il est sans doute le seul à avoir joué la transparence et la bonne foi. Autrefois espace opaque et dominateur, tout le monde s’accorde aujourd’hui à lui reconnaître une réelle volonté de jouer le jeu de l’ouverture et du respect des règles démocratiques. Ce n’est pas rien quand on sait d’où on vient. Mais ce n’est guerre suffisant car pour naître et se consolider, une vraie démocratie a besoin de tous ses acteurs : partis politiques organisés, médias libres et responsables, opinion publique respectée et consultée. Comme disait le grand Victor Hugo, dans Actes et paroles : «La démocratie, c’est la grande patrie.» En effet, c’est là que réside le véritable patriotisme et non dans cette conception liberticide des années passées qui récompensait le mutisme, le carpétisme et le clientélisme.
Mais au vu de ce qu’on a vu et à lire ce qu’on a lu, une grande faille sépare encore les discours des actes. Les partis politiques, en grande majorité, ont fort à faire avant de prétendre au respect de la vox populi. C’est en leur sein que doit se déclencher la dynamique de la démocratie si l’on veut que le but de cette dernière soit, comme disait Romain Gary, «faire accéder chaque homme à la noblesse»