Voile, libertés et cohérence

La France s’empêtre dans le voile. La question a surgi une première fois en 1989. Réglée par un décret, elle s’est éteinte jusqu’à cette année 2003 au cours de laquelle elle devait rebondir avec une vigueur nouvelle au point de devenir le débat de société majeur du moment. Pendant toute l’année écoulée, l’affaire du voile dit «islamique» a focalisé les passions au point de conduire le Président de la République à faire appel à une commission pour rendre un avis sur le sujet. Opposant libertés individuelles et respect de la laïcité, cette problématique s’avère si complexe que les clivages idéologiques traditionnels s’en sont vus bousculés.
Face à la volonté de certaines lycéennes musulmanes de porter le voile à l’école, espace où les règles de la laïcité imposent le respect de la neutralité religieuse, que faire ? Faut-il ou non adjoindre à la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat un nouveau texte interdisant le port de tout signe religieux dans l’espace scolaire ? Les politiques comme les intellectuels se divisent sur le sujet, partisans et adversaires d’un renforcement du dispositif législatif préexistant se rencontrant tant à droite qu’à gauche. Le 11 décembre dernier, la commission Stasi réunie à cet effet a remis son rapport au Président de la République. A la quasi-unanimité, ses «sages» se sont prononcés en faveur d’une loi interdisant le port de signes religieux «ostensibles» à l’école. Le 17 décembre, Jacques Chirac a rendu publique sa décision sur le sujet. Dans les banlieues françaises comme sous nos cieux, les voix fondamentalistes n’ont pas attendu de la connaître pour s’élever et s’indigner. Parlant «d’islamophobie», elles dénoncent un «intégrisme laïc» qui bafoue la liberté religieuse et individuelle des jeunes musulmanes. Après avoir vécu dans leur pays d’origine un islam en position dominante, les Maghrébins installés en Europe découvrent le statut de minorité religieuse dans un contexte où les lois en vigueur cantonnent le sacré à la sphère privée. Renversement de rôles, changement de discours. Pour stigmatiser l’atteinte à leurs convictions dont ils se sentent victimes, voilà que fleurit dans la bouche des plus orthodoxes le concept de libertés individuelles. Ce discours est pour le moins intéressant quand on le reçoit de l’autre côté de la Méditerranée, là où le religieux impose sa loi à tous les échelons. Le débat français vient d’ailleurs s’y poursuivre par ricochet. Dans un contexte international déjà marqué par la guerre en Irak et les affres des Palestiniens, cette affaire du voile ne va pas contribuer à améliorer la perception de cet autre qui est le vis-à-vis du Nord. En France, les adversaires de la loi relative aux signes religieux ont argumenté avec pertinence sur le risque renforcé de la stigmatisation de communautés déjà en butte à l’exclusion et à la discrimination. Derrière le port du voile, au-delà de la dimension religieuse, on ne peut pas ne pas lire une volonté d’affirmation de soi, fût-ce par la différence, face à une société qui connaît des ratés graves en matière d’intégration.
Cette loi que l’on s’apprête en toute vraisemblance à voter en France va apporter de l’eau au moulin des pourfendeurs de la laïcité et de la modernité occidentale. Ils y puiseront des arguments faciles pour étayer l’idée que la laïcité s’oppose à la religion et que la démocratie n’est qu’un jeu de dupes. Cependant, paradoxalement, en un temps où, de par l’abolition des frontières et la circulation des personnes, le monde impose de vivre au côté et en l’autre, où les religions, quelles qu’elles soient, sont parfois amenées à se retrouver en position minoritaire, seule la séparation du politique et du religieux peut permettre le libre exercice des cultes et le respect des convictions de chacun. Les jeunes musulmanes qui se battent pour porter le voile à l’école française évoquent avec raison la liberté individuelle et religieuse. A ceux qui portent leur cause en étendard, une question : que pensent-ils, au Maroc ou dans tout autre pays où l’islam est religion d’Etat, de la liberté individuelle de l’athée, de l’agnostique ou de l’homosexuel ?