Voeux de bonheur

Il fut un temps où la sensation de bonheur était pensable..

J’étais pressé de sacrifier à l’aimable rite qui consiste à adresser ses vœux de bonheur à ses semblables, mais j’ai dû réfréner mon élan, par crainte d’être pris pour une espèce de Candide s’obstinant dans un optimisme de mauvais aloi. Il fut un temps où la sensation de bonheur était pensable. Voltaire confiait qu’il avait résolu d’être heureux «parce que c’est bon pour la santé», Françoise Sagan dépeignait le bonheur comme quelque chose de «rond». Les gens en cherchaient le chemin et croyaient le trouver. Ce pouvait être une aurore terrestre, un lendemain de libération permettant un saut collectif ici-bas. Ou bien c’était encore, à portée de main, les joies humbles de l’instant, accepté pour lui-même, par chacun. Politique ou sage, le bonheur était quelque part. Il avait des visages aux traits nets. Le temps les a brouillés. De guerres en massacres, d’espoirs cramés en conforts préservés, de nouvelles misères en cynismes inédits, nos crises sans issue visible perdent mémoire de ces lieux qui figuraient cet état désiré. Les humains n’ont pas renoncé à une vie autre que les horreurs du monde, sauf qu’ils ne savent plus vraiment où trouver les modèles de cet ailleurs. Où tourner le regard, quand se conjuguent le repli sur soi, le retour des dogmatismes, la floraison des intégrismes meurtriers, la menace des vieux démons ?