Vive la presse !

Bientôt, nos lecteurs, s’il en reste, sauront tout
sur nos pratiques religieuses, sexuelles et autres. Sont-ils demandeurs ? J’en doute puisqu’ils ont compris
qu’il n’y a aucune obligation morale à consommer marocain en matière de médias.

Dans un train français, alors que je m’apprêtais à lire mes journaux favoris, Le Canard enchaîné et France football, un voisin de compartiment entama une discussion. Dès qu’il a su que j’étais journaliste, il me posa la question idiote : comment va la presse marocaine ? Il avait vaguement entendu parler d’un journaliste emprisonné, de journaux interdits et d’un Etat policier. Il me révéla même, comme par compassion, qu’il donnait quelques dizaines d’euros par an à Reporters sans frontières. Je n’avais aucune envie d’argumenter, d’expliquer et encore moins de convaincre un quidam si bêtement intoxiqué. Heureusement, il aperçut France football et déversa sa verve haineuse sur les milliardaires des Bleus. Il avait mal à son Zidane et j’en ressentis un certain plaisir, même si cela ne me permettait toujours pas de lire. On a les petites vengeances qu’on peut !
Rentré au pays, je pus lire ; et c’est une catastrophe. C’est à croire que les pros de la presse sont une race en voie d’extinction. Des journaux qui sortent jusqu’à quatre fois – vous avez bien lu – la même information dans le même numéro, avec le même titre et le même contenu puisqu’il s’agit de dépêches, des mastics à tire-larigot, des titres sans signification, etc. Quant aux fautes, il vaut mieux en rire et se dire que les correcteurs le font exprès pour se venger de la France qui a massacré leurs tickets de «Loto sportif». Je ne résiste cependant pas à vous raconter celle d’un grand quotidien qui a titré, à la une s’il vous plaît, «Des virtuoses talentueux». Ce même «immense» quotidien a fait signer un papier «x, journaliste stagiaire», ce qui ne s’est jamais vu pour un article. Je l’ai lu, ils feraient bien de titulariser la fille parce qu’elle manie mieux la langue de Molière que le gros de l’effectif.
Nous sommes face à une profession qui s’est débarassée des règles de base et ne se rend même plus compte de sa dérive suicidaire : elle n’a plus aucun respect pour son lecteur.
Ainsi, j’ai pu lire dans les colonnes d’un confrère des extraits d’une lettre d’un monsieur qui explique qu’il n’est pas gay. Ce qui n’intéresse personne je vous l’accorde. Il a fallu qu’un lecteur plus assidu m’explique que le même canard avait traité le monsieur d’homosexuel. Il faut nous vendre le décodeur avec le journal : deux lignes d’explication n’auraient fait de mal à personne. Une autre revue a une rubrique qui s’appelle «Les gens», on y voit de jolis minois avec comme légende : Hinda ou Kafouss. Non jet-setter s’abstenir !
Au-delà du contenu, ces imperfections à répétition justifient les chiffres. La tendance se confirme : prolifération des titres et baisse des ventes globales. La presse écrite dans son ensemble a perdu 20 % en 2 ans et la chute continue.
Certains titres se maintiennent et connaissent une croissance intéressante : malheureusement Assabah en fait partie. Malheureusement parce que je n’arrive pas à comprendre la schizophrénie. L’Economiste est un journal qu’on aime ou qu’on n’aime pas mais, sur tous les sujets de société, il a toujours été dans le camp de la modernité. Son rejeton version arabophone en est l’anti-thèse, populiste rétrograde. En particulier, y sévit Rachid Nini. Il avait écrit il y a un an que les féministes étaient de vieilles filles moches… mal baisées en somme. Il y a quelques semaines, il a écrit que les femmes battues acceptaient la violence conjugale parce que leurs hommes étaient virils et que donc au lit, après la raclée, c’était super. Cette semaine, il remet ça en s’attaquant à un prétendu pouvoir des femmes. Sa chronique est, paraît-il, l’une des plus lues. Il faut lui reconnaître un usage du dialectal plus intelligent que ses analyses. Par exemple, pour argumenter sa thèse sur les brutes, bons «coups», il relate une discussion entre femmes dans un supermarché alors qu’il était clando en Espagne. La queue ça vous instruit son bonhomme ! Il nous a aussi révélé qu’il va chaque vendredi à la prière et que cela ne l’empêche pas d’avoir un conflit avec les imams. Relayé par un autre journaliste de Telquel qui a, lui aussi, des problèmes avec «son» imam. Bientôt, nos lecteurs, s’il en reste, sauront tout sur nos pratiques religieuses, sexuelles et autres. Sont-ils demandeurs ? J’en doute puisqu’ils ont compris qu’il n’y a aucune obligation morale à consommer marocain en matière de médias.
Médias parce que la télé… ne crève pas l’écran (trop facile). Ainsi j’ai vu, sur «Studio 2M», un candidat chantant en langue étrangère affirmer qu’il porte des babouches pour «défendre le patrimoine». Imad, l’animateur, l’encourage dans ce louable combat. J’en étais à me demander quel était le plus insensé des deux quand j’ai zappé. Je venais de me rendre compte que c’était moi.
La nouvelle loi sur l’Audiovisuel a été adoptée, on y parle de pôle public, la privatisation de 2M est donc exclue. Pas un seul député n’a relevé que ceci est en contradiction avec tous les discours officiels tenus depuis que l’ONA a jeté l’éponge. Sans débat, un revirement stratégique a été opéré. L’Etat continuera à donner aux deux chaînes de faibles moyens, pour faire une télé sous-développée. Il faut leur reconnaître ce mérite : elles le font très bien !