Vie privée et histoire publique

le brusque changement de comportement de nombre de jeûneurs après le coup de canon, en dépit d’une frénésie faussement religieuse faite de «tarawih» et autres incantations pour se racheter une à¢me, est un sujet de réflexion non dépourvu d’intérêt

Dans son livre, Le roman inachevé, Aragon écrit cette phrase qui sonne comme un aphorisme hautement poétique : «Il n’est plus de chemin privé si l’histoire un jour y chemine». On peut adopter une double lecture de cette phrase : que la vie privée n’est plus considérée comme telle lorsque la chose publique, une conjoncture ou l’histoire s’y impliquent ; ou alors, et c’est presque la même contrainte, on ne peut suivre son chemin solitaire et privé dès lors que l’on est en charge d’une haute responsabilité qui va s’inscrire dans l’histoire. Mais on pourrait aussi n’y voir qu’une de ces belles images poétiques bien tournées dont Aragon avait le secret. Et comme ce poète paradoxal, le «fou d’Elsa», avait à la fois une vie privée et amoureuse qu’il ne cachait point et un engagement politique très voyant au Parti communiste français au temps de sa toute puissance, on privilégierait plus la vision poétique d’Aragon.

Si l’on s’en tient aux deux premières lectures, c’est bien comme prétexte pour s’interroger à propos de ce qu’on lit presque au quotidien dans nos journaux comme témoignages toute l’année, et plus spécialement pendant Ramadan. Ce dernier est depuis  une dizaine d’années la période propice à toutes sortes de confessions de la part de personnalités politiques et artistiques plus ou moins connues. Ce marronnier ramandanesque qui alimente les pages de la presse comme un feuilleton en trente épisodes a pris ces derniers temps un ton personnel plus libéral sur le plan privé et plus libéré sur le plan politique. En effet, d’une célébrité artistique oubliée à une personnalité politique plus ou moins en vue ou plus ou moins déchue (déçue?), on assiste aux mêmes évocations passées qui lèvent le voile, disent-ils, sur tout ce qui a été tu et «jamais su» ni publié auparavant. Entre le dévoilement qui parfois frise l’impudeur et les implacables règlements de compte à retardement avec tel adversaire politique ou tel ancien «homme fort» de l’Etat, le lecteur en a pour ses trois dirhams de dépense. Les uns réécrivent l’Histoire contemporaine et s’y octroient des rôles importants et les autres racontent des histoires personnelles, bâtissent des récits privatifs et «s’autobiographient» à qui mieux-mieux. Il paraît que ces nouvelles confessions font vendre les journaux, notamment pendant Ramadan, période, paradoxalement, de tous les excès. Les spécialistes devraient se pencher sur ce phénomène quasi clinique qui fait d’une longue séquence de spiritualité et d’ascèse le mois de l’explosion ou de la réinvention du moi. Car le brusque changement de comportement de nombre de jeûneurs après le coup de canon, en dépit d’une frénésie faussement religieuse faite de «tarawih» (prières supplémentaires) et autres incantations pour se racheter une âme, est un sujet de réflexion non dépourvu d’intérêt. Si l’on ajoute à tout cela cette nouvelle soif de lecture des confessions étalées dans les journaux, on ne peut que se perdre en conjectures. De quoi ce dévoilement, cette logorrhée obsessionnelle et ce voyeurisme  sont-ils le nom ? Mystère et boule de gomme… arabique serait-on tenté d’ajouter et de répéter encore une fois dans cette chronique qui sacrifie aussi au rite du marronnier. Confessons à notre tour qu’il est inévitable pour le chroniqueur d’humeur au long cours qui traverse en diagonale le champ insensé de notre société de ne pas se répéter. Peut-être est-ce là le destin de l’homo arabicus : un être répétitif jusqu’au vertige, un derviche tourneur en quête d’une transe inouïe mais qui se prend parfois les pieds dans sa robe lors de son vertigineux mouvement de rotation. Allez après cela «donner un sens aux mots de la tribu», comme dirait Mallarmé. Et voilà pourquoi, peut-être, le chroniqueur de la diagonale du flou (et non pas du fou) qui traverse obliquement les mots de la tribu évite de donner dans «l’article de fond», comme aiment à dire les professionnels de la profession dans leur jeu d’échec échevelé. Car comme disait Boris Vian, «les articles de fond finissent toujours par remonter à la surface».

C’était là, ami lecteur, mon frère, mon semblable, une minute de confession pour rester à la surface des choses, comme les autres, car «il n’ y a qu’un seul motif de tristesse, disait Léon Bloy, ne pas être un saint».