Victime d’une psychopathe, le petit Amine ? Trop simple

Si le calvaire d’Amine pouvait nous servir d’électrochoc pour mieux aimer et protéger nos enfants, qu’ils soient «oulad el h’lal» ou «oulad el h’ram», alors, ce petit homme n’aura pas souffert inutilement.

Marrakech a le cÅ“ur au bord des lèvres. Sous sa voûte étoilée, celle-là  même qui vous fait poète, un enfant sauvage a vécu. Enfermé sur une terrasse de l’âge de trois ans à  celui de six ans, le petit Amine a été réduit à  l’état animal. Ses seuls compagnons de vie, des chats et des chiens. Traité comme eux, il a appris à  réagir comme eux, à  se battre comme eux, à  se nourrir comme eux. De restes, parfois même de leurs excréments ! Rejeté, affamé, maltraité…, des humains, il ne lui a été donné de connaà®tre que l’inhumanité. Récemment révélée par notre confrère L’Economiste, cette affaire a plongé la ville rouge dans l’incrédulité. Une telle horreur chez soi, comment est-ce possible ? Comment, dans une société qui dit chérir les enfants, un tel crime contre l’innocence a-t-il pu avoir lieu ? Comment, surtout, a-t-il pu durer aussi longtemps sans que personne n’en ait eu vent ?

L’histoire est la suivante. Un début tristement banal. Une jeune fille tombe enceinte. Elle devient une de ces nombreuses mères célibataires sur lesquelles est lancé l’anathème social. A la différence d’autres, dans un premier temps, elle n’abandonne pas son bébé. Mais, à  un moment donné, sans doute parce qu’il lui faut assurer sa subsistance, elle confie l’enfant à  une proche parente. Celle-ci s’en occupe un temps mais le manque de moyens l’oblige à  son tour à  se défaire du petit garçon. Celui-ci est alors remis par la mère à  une supposée amie qui accepte d’en prendre la charge. A partir de là , la situation s’emballe. La mère disparaà®t et l’enfant connaà®t un sort à  vous faire désespérer du genre humain.

Un gamin de trois ans jeté sur une terrasse, livré au froid, à  la faim, aux mauvais traitements, obligé de disputer sa nourriture aux chiens et aux chats, il y a là  quelque chose qui dépasse l’entendement ! La grande question est de déterminer le vrai coupable de cette ignominie. De prime abord, la réponse paraà®t aller de soi. La responsabilité première incomberait à  cette femme, aujourd’hui devant les juges, qui a été l’auteur direct de cette abjection. Maintenant, de tels agissements peuvent difficilement être le fait de quelqu’un jouissant de son équilibre mental. Ce sera cependant à  la justice de déterminer si cette personne était responsable de ses actes ou non et de juger en conséquence.

Le second niveau de responsabilité nous renvoie à  la mère, cette mère qui abandonne son enfant à  une étrangère et ne se soucie plus de son sort pendant trois ans. Mère indigne, s’exclameront certains, d’autant plus indigne, que sa «faute» commence avant même la naissance de l’enfant. Né hors mariage, celui-ci est un ould el h’ram et sa génitrice une pécheresse, passible de prison pour avoir eu des relations sexuelles sans être passée devant les adouls. A présent, inversons le problème. Et si cette mère n’était devenue indigne qu’en raison justement de ce regard posé sur elle par la société, de cette exclusion à  laquelle celle-ci l’a soumise ? Le petit Amine aurait-il connu le même sort s’il avait été un ould el h’lal ? Il y a fort à  parier que non. Les nourrissons victimes d’infanticide ou ceux que l’on retrouve abandonnés au pied d’un arbre relèvent de la même catégorie que lui. Des petits êtres condamnés à  payer pour une faute qu’ils n’ont pas commise. Dans le cas d’Amine, l’horreur est si manifeste que tout le monde va crier – avec raison – au crime contre l’innocence. Mais que de fois de bonnes âmes vertueuses assassinent celle-ci du fait de leur compréhension étriquée des notions du Bien et du Mal. Certes, elles ne s’en prendront pas physiquement à  l’enfant «fruit du péché», mais leur ostracisme à  son égard constitue une violence, qui pour être psychologique n’en est pas moins dévastatrice. C’est pourquoi, au-delà  de sa dérive pathologique, la femme bourreau du petit Amine pouvait se sentir autorisée à  agir comme elle a agi car cet enfant, de par sa naissance, était socialement marqué au fer rouge. Aussi, pour ce qui est de ce terrible fait divers, s’il est une responsabilité majeure à  pointer du doigt – au-delà  de la main qui a agi – c’est celle de la société dans son ensemble. Cette société qui continue, à  ce jour, à  stigmatiser les enfants nés hors mariage, à  les mépriser et les considérer comme des êtres à  part à  l’égard desquels la distance est de mise. Pour un petit Amine qui, après avoir connu l’enfer, fera l’objet – il faut l’espérer du moins – de tous les soins et de toutes les attentions, que d’enfants anonymes pliant sous la croix de la misère et de la honte ! Si le calvaire d’Amine pouvait nous servir d’électrochoc pour mieux aimer et protéger nos enfants, qu’ils soient oulad el h’lal ou oulad el h’ram, alors, ce petit homme n’aura pas souffert inutilement.