Vérité et mensonges

Qu’Ahmed Sefrioui, qui naquit en 1916,
éprouvât le besoin de s’évader du champ clos
du sacré en recourant à une langue qui, bien qu’étant
celle du colonisateur, avait le pouvoir de libérer son imaginaire, voilà
ce que longtemps,
on ne lui pardonna pas.

La Boîte à merveilles s’est refermée pour toujours. Son propriétaire dort à présent du sommeil éternel. Ce 25 février 2004, Ahmed Sefrioui nous quittait (*), laissant la littérature marocaine d’expression française orpheline de son initiateur. Le petit garçon de Fès était devenu un vieux monsieur de 89 ans mais, pour des générations et des générations de lecteurs, il restait et restera ce témoin de l’innocence première, contant le temps suspendu d’un monde qui s’en est allé. Avec nostalgie et fougue à la fois, Ahmed Sefrioui avait été celui qui, le premier, en usant de la langue de Voltaire, ressuscitait le bruissement des ruelles de Fès quand celle-ci était cet univers clos et replié sur lui-même dont aucun regard étranger ne violait l’intimité.
Cette fougue, non plus de l’enfant mais de l’écrivain, il nous a été donné de la ressentir une nouvelle fois au cours du week-end suivant son décès. Pour rendre un dernier hommage au disparu, Médi I eut l’heureuse idée de repasser sur ses ondes un entretien réalisé avec lui en 2002 dans le cadre du magazine littéraire de la chaîne. Pour ceux qui le connurent personnellement – et j’en suis -, ce fut avec une émotion intense qu’ils entendirent le timbre grave et un peu râpeux de cette voix désormais silencieuse. Il s’en était allé, pourtant le voilà qui nous parlait encore! Miracle de l’ère moderne qui, dans le rideau opaque tiré par la Camarde réussit le tour de force d’opérer quelques fentes !
Malgré le poids des ans, Ahmed Sefrioui n’avait, jusqu’au bout, rien perdu de sa tonicité, sa capacité à s’emballer demeurant intacte. Dans cette interview vieille de deux ans, on le retrouvait fidèle à son personnage, avec ce mordant qui lui était si particulier. Ainsi, à la question qui, toute sa vie lui fut posée, à savoir pourquoi il avait choisi d’écrire en français alors qu’il maîtrisait tout autant l’arabe, il avait donné cette réponse, un brin provocatrice. «Parce que le français est la langue du mensonge. Et que l’arabe est celle de la Vérité».
Après cela, il avait précisé sa pensée. Selon lui, le français serait la langue du mensonge en ce sens qu’elle est celle dans laquelle on peut «mentir», à savoir raconter des histoires. A contrario, l’arabe étant celle du Livre saint, de la parole de Dieu, elle ne permet pas cette liberté, trop chargée qu’elle est du poids du sacré. Pourtant, entre «vérité» et «mensonge», la distance n’est pas aussi extrême qu’elle le paraît, s’était plu à rappeler sur Médi I l’auteur du Chapelet d’ambre, de La Boîte à merveilles et de La Maison de servitude. Ainsi, disait-il, l’écrivain, quand il invente par exemple un cheval, confère à ce cheval une réalité et une vérité qui peuvent être plus fortes que celle d’un cheval réel.
Vérité et mensonge. Par un curieux hasard, cette dualité venait d’être incidemment évoquée la veille, lors du séminaire organisé à Ifrane par le Centre Tarik Bnou Ziad sur La réforme de la pensée religieuse. Quelqu’un, au cours de la dernière table ronde consacrée à Religion et médias était intervenu pour dire que le propre des médias était de fonctionner entre ces deux extrémités que sont la vérité et le mensonge. Au contraire de la religion qui, pour sa part, ne se revendique que d’un lieu, celui de la Vérité. D’où la difficulté pour l’une de se retrouver dans l’autre. Retour sur la justesse des propos d’Ahmed Sefrioui concernant les langues arabe et française. Qu’il y ait des processus de pensée qui s’élaborent naturellement dans l’une alors qu’ils bloquent dans l’autre, le fait est indéniable. Si, en français, il est loisible de s’interroger sur la véracité de la Vérité et de ce qu’elle porte en elle-même de mensonge, cet exercice est autrement plus ardu dans la langue du Coran. Parce que la Vérité y est «el haq» et que «el haq» ne souffre pas de remise en question.
Qu’Ahmed Sefrioui, qui naquit en 1916, éprouvât le besoin de s’évader du champ clos du sacré en recourant à une langue qui, bien qu’étant celle du colonisateur, avait le pouvoir de libérer son imaginaire, voilà ce que longtemps, on ne lui pardonna pas. Comme encore aujourd’hui, à tout Marocain s’exprimant en langue française et que couvre l’opprobre de «l’acculturation».
Ahmed Sefrioui nous a quittés. Son monde doucement s’est éteint. Mais ses murailles demeurent. Et notre pensée en est toujours prisonnière.