Venue de Perez au Maroc : la société civile a eu gain de cause

Dans le conflit israélo-palestinien, ce qui est à  combattre, c’est un système d’apartheid, une idéologie fascisante qui nie l’autre. Pas les hommes en tant que tels ni la religion dont ils sont porteurs

Déclaré persona non grata au Maroc par une frange de la société civile qui s’est fortement mobilisée contre sa visite, Shimon Perez a, au final, annulé sa visite dans le Royaume. Celle-ci était prévue dans le cadre du forum organisé par la Fondation Bill Clinton à Marrakech du 5 au 7 mai auquel il devait participer. Le dimanche précédant l’évènement, la nouvelle du désistement de l’ex-président israélien a été donnée par le journal Maariv puis reprise par l’ensemble des médias. Depuis des semaines, cette visite nourrissait la polémique. Selon le quotidien israélien, la cause de son annulation serait la demande expresse faite de Palestine par le Hamas aux autorités marocaines de reconsidérer cette invitation. D’autres croient savoir que ce serait l’intéressé lui-même qui aurait fini par renoncer à venir au Maroc en raison d’un refus du Roi Mohammed VI de le recevoir. Or, de ce qui s’écrit dans la presse, Shimon Perez aurait pour principe de ne se rendre dans un pays qu’accueilli en plus haut lieu.

Shimon Perez a foulé par deux fois le sol marocain: en 1986, lors du sommet d’Ifrane quand feu Hassan II le rencontra en tant que Premier ministre d’Israël et le Souverain marocain, président du Comité Al Qods, puis en 1993 après la signature des accords d’Oslo dont il fut l’un des artisans avec Yasser Arafat et Itzhak Rabin. Mais on était alors sous le précédent règne et personne ne se serait amusé à piper mot, à l’exception de certains pro-palestiniens irréductibles mais qui, faisant partie de la cohorte des prisonniers politiques de ces années de plomb, étaient, pour leur part, déjà derrière les barreaux. Les temps, fort heureusement, ont changé. Sur ce plan comme sur d’autres, la parole s’est libérée et un front d’associations et d’acteurs associatifs pro-palestiniens s’est constitué pour s’élever vivement contre cette venue.

Un collectif d’avocats mené par le bouillant Khalid Sefiani a même déposé une requête au parquet pour qu’il soit procédé à l’arrestation en tant que «criminel de guerre» de l’ancien président israélien si celui-ci venait à fouler le sol  marocain. «Criminel de guerre», ce qualificatif se retrouve également dans la lettre adressée par le président de Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS) à Bill Clinton pour lui demander de revenir sur son invitation. «En accueillant ce criminel de guerre, vous accueillez une personne dont tout le parcours politique reflète le mauvais visage du système de l’apartheid auquel ce prix Nobel de la Paix est profondément lié». L’auteur de ces mots, président de BDS, n’est autre que Sion Assidon, cet ancien prisonnier politique (1972-1984) dont le farouche antisionisme le fait considérer comme «traître» à sa judéité par de nombreux membres de la communauté juive. Une communauté à laquelle cependant ce militant très investi aujourd’hui dans l’action associative refuse d’être cantonné, se définissant comme «un citoyen marocain, amazigho-arabe, fier de ses origines juives». L’engagement pro-palestinien sans faille d’un Sion Assidon, à l’instar de ce que fut ceux de grandes figures juives marocaines comme Abraham Serfaty et Edmond Amran El Maleh, vient rappeler à qui ne voudrait voir dans les enfants d’Israël que des défenseurs de la politique de l’Etat hébreu qu’il n’en est rien. Au Maroc comme dans le reste du monde et en Israël même, il est des juifs qui s’élèvent contre la politique israélienne et se font les hérauts des droits des Palestiniens. A l’heure où l’antisémitisme fait des ravages dans nos contrées, il est important de le rappeler. De rappeler qu’on ne saurait confondre le judaïsme avec les crimes commis en Palestine depuis plus de soixante ans.

Comme on ne saurait réduire l’identité d’une personne à sa religion. L’existence, fût-elle minoritaire, dans le champ marocain de personnalités telles que celles évoquées ci-dessus tient à l’histoire même du pays, à cette pluralité culturelle et ethnique ancestrale qui le fonde et que l’on doit absolument défendre. Cela a de la gueule que dans un pays, pourtant considéré comme pro-occidental et proche des Américains, l’opposition à la venue d’un leader qui, pour prix Nobel de la Paix qu’il ait été, a du sang palestinien sur les mains, soit portée, aux côtés de militants d’autres bords, par quelqu’un au nom combien symbolique de Sion, désignation à la fois des lieux géographiques et tout ce qui personnifie la présence et la bénédiction divine dans la Bible. Que du Maroc également soit prônée une manière autre de mener le combat pour les droits palestiniens qui ne passe pas par le sang et la mort mais par le boycott économique d’Israël défendu par l’association BDS, cela fait sens. Dans le conflit israélo-palestinien, ce qui est à combattre, c’est un système d’apartheid, une idéologie fascisante qui nie l’autre. Pas les hommes en tant que tels ni la religion dont ils sont porteurs. Par les temps qui courent, ce type de distinguo a tout son poids et toute occasion est bonne pour le souligner n