Vacuité

Supposons que l’Etat marocain ait
le dessein d’éliminer physiquement Ali Salem Tamek,
un renégat convaincu d’intelligence avec des puissances étrangères, aurait-il attendu qu’un procureur
du Roi l’inculpe et l’écroue tambour battant dans une prison des plus officielles pour le faire ? La réponse tombe sous le sens. Pourtant,
cette lapalissade n’effleure
même pas l’esprit
de Ali M’rabet.

Supposons que l’Etat marocain ait dans ses desseins la volonté d’éliminer physiquement Ali Salem Tamek, un renégat convaincu d’intelligence avec des puissances étrangères, aurait-il attendu qu’un procureur du Roi l’inculpe et l’écroue tambour battant dans une prison des plus officielles pour le faire ? La réponse tombe sous le sens. Pourtant, cette lapalissade n’effleure même pas l’esprit de Ali M’rabet qui, interviewant Ali Tamek pour le compte bien naturellement du quotidien espagnol El Mundo, lui demande s’il avait peur. Elle ne traverse pas non plus celui de Ali Tamek, qui répond: «J’ai peur qu’ils me tuent sans que je puisse me défendre.» Aurait-il moins peur de la mort s’il pouvait se défendre seul devant une armada d’agents secrets ? On ne le saura jamais puisque je n’ai aucune intention de l’interviewer. Mes convictions s’y opposent, mais aussi l’inconsistance de l’interviewé. Pour expliquer ce qui motiverait ses craintes, il précise qu’un agent des services qui l’aurait malmené l’a menacé en ces termes : «C’est le début de quelque chose que tu n’oublieras jamais». Comment fera-t-il pour ne pas oublier si on le tue ? Mystère et boule de gomme, la cohérence n’ayant jamais été le fort du délire paranoïaque.
La connivence des deux petites frappes au service du Polisario, et au-delà, d’Alger, est vécue comme un acte de bravoure. Jamais traîtres n’ont été aussi bien dans leur peau que ces deux-là. Ali M’rabet et Ali Tamek qu’unit une même hystérie séparatiste dévoilent enfin leur ressemblance dans leur degré zéro du raisonnement et de la réflexion. Peu leur importe l’idée qu’on peut se faire de leur Q. I., c’est l’usage payant que peut en faire le marché de la propagande anti-marocaine qui les intéresse.
Un même sens de la provocation, un pareil usage abusif des mots et une égale auto-proclamation en martyrs d’une prétendue cause de la liberté serviront de fard à un simulacre de militants. Deux présumés progressistes capables de partager la même fascination pour Aznar et la droite fasciste espagnole. L’ennemi de mon ennemi et une assimilable ignorance que cache mal l’outrecuidance des deux comparses expliquent
le paradoxe.
Tamek ne mérite que dédain, M’rabet que mépris, néanmoins demeure étonnante la manière dont ils passent sans transition, sous le regard indifférent quand il n’est pas bienveillant de leurs quelques soutiens marocains, du statut de défenseur de la démocratie et de la liberté à celui d’avocat du séparatisme. Dans le genre, même les vipères peinent à faire mieux en muant. Tamek, qui se cherche une place au soleil du Polisario dans l’ombre de la prison de Laâyoune, rendra compte de ses actes devant ses juges. Le Franco-marocain M’rabet se la coule douce en Espagne. Son itinéraire est celui d’un affreux. A ses débuts gentil journaliste de la très docile presse du Mouvement populaire, il se découvre subitement l’âme d’un héros de la cause du peuple et, militant de la vingt-cinquième heure, réussit l’exploit de leurrer un temps son monde. L’instant du pinacle est sa «longue grève de la faim», mais le ver est déjà dans le fruit. A sa sortie de prison, l’un de ses supporters inconditionnels, l’envoyé spécial du journal français Le Monde, Jean-Pierre Tuquoi, ne peut s’empêcher de s’étonner du bon état de santé de celui qui a essayé de faire chanter l’Etat marocain par un prétendu long jeûne. Les observateurs commencent à deviner la supercherie, une bonne partie de la presse française prend ses distances, mais pas cette autre partie de la presse marocaine qui prône la liberté d’expression au Maroc pour les séparatistes, ni bien sûr la presse algérienne prête à dégainer à la moindre fausse alerte, et moins encore l’espagnole qui en redemande, ni même son ami le prince qui assiste impavide à une conférence de presse de Robert Ménard pendant laquelle le président de Reporters sans frontières menace de ruiner le tourisme marocain sur l’autel de la solidarité avec Ali M’rabet. C’est d’ailleurs cet ami, bon prince, qui lui trouve une sortie «honorable» lorsque le «gréviste de la faim» se rend compte que l’Etat marocain n’entend pas désarmer sous la pression.
De là à ce que M’rabet se prenne pour le porte-étendard des brise-tabous, il y a bel et bien un ravin que lui, grâce à sa paranoïa aiguë, franchit allègrement. Les déductions qu’il tire de son épopée sans gloire, parce que sans péril, sont aussi simplistes que la plupart de ses raisonnements. L’intimité avec le prince flatte son ego républicain sans qu’il se rende compte de ce que cela a de contradictoire. Le prince pécheur d’une réforme de la monarchie pour qu’elle assure sa pérennité n’est guère plus gêné par le républicanisme affiché de son ami. Sans doute que le mentor ne prend pas trop au sérieux son mentoré. Car quand il est pris à partie dans son soutien à Nadia Yassine, le prince juge tout de même nécessaire de se démarquer de ses déclarations républicanistes. Avec le premier, il applique Machiavel ; la fin justifie les moyens. Avec la seconde, il appelle au secours Lénine ; un pas en avant, deux pas en arrière. Mais cette samba politico-farfelue tourne vite au vinaigre.
Ce soutien incompréhensible, qui fonde sa contestation de la primogéniture sur l’évaluation qu’il se fait de sa propre intelligence, affiche ses amitiés avec un Ali M’rabet de toute évidence manipulé par des services. Dans un vrai débat, cela suffirait à disqualifier le prétendant.
Sur son petit nuage, Ali M’rabet n’en a cure. Il ne s’aperçoit même pas que trop d’agitation tue l’agitation. Ses officiers traitants par contre constatent bien qu’il n’a plus de crédit dans l’opinion publique marocaine. Alors ils exfiltrent le nouveau zaïm, l’installent sur les côtes ibériques et lui trouvent un nouvel usage. Sans préavis, le chantre de la liberté d’expression débridée se transforme en propagandiste du séparatisme sans bornes. Se rend dans les camps de la séquestration et y clone son discours sur celui des zombies de Tindouf et de leur maître à penser. Il n’en faut pas moins pour que Mohamed Abdelaziz lui tresse des lauriers, que la presse algérienne le porte aux nues, qu’une bonne partie de sa consoeur espagnole lui ouvre grandes ses colonnes, que les affidés du Polisario le caressent dans le sens du poil. Ses rares amis marocains, que l’on compte parmi les adeptes de la liberté pour le «Polisario de l’intérieur», se perdent en conjectures et se réfugient dans les circonlocutions pour lui trouver des circonstances atténuantes. Son ami le prince reste de marbre même lorsque, sur un ton ironique douteux mais combien éloquent, il déclare qu’il créerait un Lendoumane à Doumane grâce à un financement pour «vingt-cinq pour cent du Polisario, pour vingt-cinq pour cent des services secrets algériens et pour vingt-cinq autres de Moulay Hicham.» Celui-ci adopte un profil bas, observe le silence et dort, botte en touche et attend un autre jour, certainement pas plus tard que doumane. Parions que je serai encore là, j’ai comme idée que nous sommes faits pour vieillir ensemble. Je lui rappellerai alors que sur une question aussi essentielle que l’affaire du Sahara, il a préféré des amitiés douteuses, confortant son ego démesuré, aux intérêts supérieurs du pays.