Vacances marocaines

J’ai grandi dans un grand bruissement de langues», écrivait le romancier Charles Millet en évoquant le Liban où il vécut de sept à quatorze ans. C’est précisément ce pays qui a fait toute l’actualité de l’été et donc des vacances. Les vacances sont terminées et l’actualité dramatique n’en finit pas de bégayer dans une région où bruissent toutes les langues et toutes les religions à l’origine du monde.

Pour une reprise de la chronique d’humeur, on peut faire moins maussade, me direz-vous. Pour tout vous dire, ce n’est pas le sujet mais c’est cette évocation de Millet qui a déclenché chez l’auteur de cette chronique post vacancière la tentation d’une périphrase en forme d’oxymore. Si vous permettez cette cuistrerie rhétorique et nombriliste, sachez que j’ai passé mes vacances dans un grand bruissement de silence. Tout le monde ne peut pas en dire autant lorsqu’on sait que les vacances, et notamment au mois d’août, sont d’abord un phénomène sonore qui se mesure en USB (Unité Sonore du Bonheur.) Le bonheur réside ici dans la foultitude de choses bruyantes à faire pendant les vacances ou de petits plaisirs, toujours bruyants, à satisfaire et dont on a rêvé une année durant. Le hic c’est que tout le monde exprime les mêmes désirs, dans le même temps et dans les mêmes lieux.

Le résultat est cette cohue vers les plages, les hôtels et campings ; ce tohu-bohu dans les rues et les cafés ; ces voitures immatriculées ici et ailleurs, toute sono vociférante, sillonnant des avenues bondées ou des corniches mal foutues… Et puis, comme c’est le cas au centre de Rabat, ces «poseurs de sabots» de la société des horodateurs qui rôdent, tels des vautours, autour des voitures, de préférence immatriculées à l’étranger, en les piégeant pour deux minutes d’inattention. Cela donne des scènes qui tiennent de la «Jamel Debbouz Comedy» : «Attends mon frère, putain c’est pas vrai, c’est quoi ce bidule ? Tu veux me niquer mes vacances zâama ou quoi ? Ya dinek , j’vais t’l’arranger grave ta tronche de melon». Le «saboteur», ceint d’une sorte de gilet de sauvetage orangé dont il semble tirer son autorité et peu familiarisé avec le parler des cités des banlieues de France, continue de visser son sabot en marmonnant : «Ahdar bel’âarbia ou douz melti !» («Cause en arabe et lâche-moi la grappe»). En fait de grappe, il s’agit de religion, mais on ne va pas en faire un séminaire pour traducteurs sourcilleux). Je vous laisse deviner la suite : attroupement de badauds, coups de gueules, coups de klaxon ; les pour (peu nombreux) et les contre ce «saboteur» et sa société de suceurs de pneus, les machines à sous qui ont mis sur la paille les gardiens en blouse bleue d’antan. Ces derniers sont du reste toujours là, non loin des horodateurs aux pieds desquels se tiennent, mains tendues, des mendiantes serrant dans la chaleur de midi des bébés endormis à coups de barbituriques. Le cas échéant, ces femmes se transforment en machine à faire de la monnaie. Ainsi donc, la machine de l’économie des vacances, structurée ou informelle, fonctionne à plein régime.

Les vacances du mois d’août et tout son folklore relèvent d’une tradition héritée, comme nombre de mauvais fonctionnements bureaucratiques de chez nous, de l’administration coloniale. Pour un pays dont les promoteurs du tourisme se félicitent de compter, au grand dam de ceux de l’agriculture, trois cents jours de soleil par an, on n’a que l’embarras du choix pour se choisir des périodes propices afin de se la couler douce. L’étalement des vacances, voilà un autre bon chantier en perspective pour la modernisation de l’administration. Mais tous les «marosceptiques», nombreux en cette rentrée politique, vous diront que s’il n’y avait que ça à réformer dans l’administration, ça se saurait.

Il reste à préciser que le silence dont j’ai évoqué le bruissement au début de cette chronique post estivale n’a rien de celui qu’un anachorète retiré au sommet d’une montagne entretient dans la solitude et l’inaction. Un chat à nourrir, des livres à lire, des siestes à l’ombre des persiennes pour bien dormir et parfois, pour rire, quelques conversations amicales au café en regardant s’agiter des aoûtiens en short, en tongs et en colère. Loin des plages surpeuplées, des piscines bondées, des hôtels mal habités, on peut toujours prendre des vacances pépères, sans la glacière rose fluo, le casse-croûte au thon avarié saupoudré de sable et tous les joueurs de foot, de ping-pong ou de cartes. Partir pour partir, n’est-ce pas encore la meilleure façon de se faire la belle ?… la belle au mois dormant.