Une utopie, l’amitié ?

Pour subvenir aux besoins de Marx, Engels fit le sacrifice suprême pour le révolutionnaire qu’il était, à  savoir réintégrer l’entreprise familiale. Il va sans dire que le budget mensuel qu’il alloua à  Marx sa vie durant ne releva pas du prêt mais du don sans compensation.

A l’âge de l’innocence, on croit en l’amitié absolue, en l’amour éternel, en la bonté naturelle, bref, on croit en tout. Puis on est embarqué sur le fragile esquif de la vie. Et là, bonjour l’aventure. Hormis une poignée de bienheureux, chacun a droit à son lot d’orages et de mers déchaînées. Pour paraphraser le poète, le bateau, à bien des moments, se fait ivre. Du coup, l’idéalisme initial se délite. Fin des illusions. On devient réaliste. Adulte, diraient certains. Ce que l’on voit et entend autour de soi en matière de folies humaines incite à penser que, contrairement à l’expression consacrée, ce n’est pas l’amour qui mène le monde mais le goût du pouvoir et l’esprit de compétition. Mais voilà, les hommes restent, au fond, des créatures étranges. Les comportements conservent leur part de mystère malgré les efforts déployés pour en décoder le sens. De la petitesse et de la mesquinerie, il s’en croise tous les jours. Tous les jours, pour des enjeux dérisoires, on s’étripe comme des chiffonniers. Mais, à côté de cela, l’Histoire, la grande, pour peu que vous l’interrogiez, vous raconte des rencontres, des destins croisés qui, pour être hors du commun, n’en furent pas moins fabuleusement humains. Vous apprenez alors que, oui, ces grands sentiments auxquels on craint de croire par peur d’être déçu existent ou ont existé.

Généralement, la mémoire universelle aime surtout à exalter le souvenir des amours de légende. Moins populaires mais tout aussi belles sont ces histoires d’amitiés légendaires qui ont traversé le temps. On retiendra un exemple dont les retombées sur le monde au cours du XXe siècle furent incommensurables : l’amitié de Karl Marx et de Friedrich Engels.

En dehors des grandes figures prophétiques, aucun homme n’a exercé sur le monde une influence comparable à la sienne. Par son œuvre monumentale, Karl Marx a bouleversé le sort de millions d’hommes au cours du XXe siècle. Le Manifeste du parti communiste est le texte non religieux le plus lu de l’histoire de l’humanité. Mais ce que l’on retient moins, c’est que celui-ci a été rédigé sur la base d’une ébauche d’Engels. Et que le marxisme fut, dans son ensemble, une partition écrite à quatre mains. Laissée à l’état de brouillon à la mort de Marx, l’œuvre majeure de celui-ci, Le Capital, vit le jour grâce à Engels. Ce fut lui qui, Marx disparu, s’attela à la tâche énorme d’éditer, de commenter et de simplifier l’œuvre de son ami, se faisant par là le véritable artisan du marxisme. Il le put pour avoir étroitement participé à la genèse du livre. Dans un échange intellectuel permanent avec Marx, il fournissait ce dernier en informations concrètes sur le monde industriel, lui apportant la matière première nécessaire à sa réflexion. Comme l’écrira Lénine à la mort d’Engels : «Ces deux livres (II et III) du Capital sont en effet l’œuvre de deux hommes : Marx et Engels. (…) Le prolétariat d’Europe peut dire que sa science a été créée par deux savants, deux lutteurs dont l’amitié surpasse tout ce que les légendes des Anciens offrent de plus émouvant».

L’émouvant dans cette relation exceptionnelle, c’est que, pour que l’un fût, l’autre accepta délibérément de s’effacer et de jouer le second violon. L’homme, qui cofonda avec Marx le «socialisme scientifique», est cet économiste politique allemand à qui l’on doit L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat et autres textes majeurs qu’il a écrits seul ou en collaboration avec son célèbre alter ego. Né en 1820 dans une famille protestante fortunée, Friedrich Engels est le prototype de l’intellectuel révolutionnaire qui s’éleva contre son milieu social pour prendre le parti des exploités. Lui-même fils d’un industriel du textile, il approcha de près, très tôt, la misère des ouvriers. Quand ses pas croisent ceux de Marx à Paris en 1844, il trouve en lui le reflet de ses propres convictions. Pour l’un comme pour l’autre, les maux de l’époque sont le résultat inéluctable de l’institution privée. Leur éradication passe, à leurs yeux, par la lutte des classes dont le fer de lance est le prolétariat et l’aboutissement, la société communiste. Mais très tôt également, Friedrich Engels prend conscience de la stature monumentale de cet exceptionnel penseur du monde qu’est Karl Marx. Plutôt que d’entrer en rivalité avec lui, il choisit de l’accompagner et de l’aider à construire son œuvre. A ses côtés jusqu’à la fin, il le finança une bonne partie de sa vie. Karl Marx, issu lui aussi d’un milieu aisé, connut des années de misère noire. Sa survie et celle de sa famille dépendirent par moment des seuls envois d’argent d’Engels. «Ma femme est malade, la petite Jenny est malade (…) Je ne peux et ne pouvais appeler le médecin faute d’argent pour les médicaments. Depuis huit jours, je nourris ma famille avec du pain et des pommes de terre mais je me demande si je pourrai me les procurer aujourd’hui», lit-on dans une de ses lettres à Engels (4 septembre 1852). Pour subvenir aux besoins de Marx, Engels se résolut à faire le sacrifice suprême pour le révolutionnaire qu’il était, à savoir réintégrer l’entreprise familiale. Il va sans dire que le budget mensuel qu’il alloua à Marx sa vie durant ne releva pas du prêt mais du don sans compensation.

Alors l’amitié et les grands sentiments, une utopie d’adolescence ? Si la réponse du réel se veut souvent affirmative, celle de l’histoire, fort heureusement pour nous, se défend d’être catégorique.