Une société ne peut pas marcher sur une seule jambe

les femmes ne sont pas que des alibis auxquels on recourt pour faire bonne figure sur la scène internationale. Le machisme primaire, auquel le conservatisme religieux qui opère un retour en force offre ses lettres de légitimation, mine plus que jamais la société.

Il y a fort à parier que le changement radical opéré sur la délégation marocaine chargée de faire la leçon de choses aux Suédois sur la question du Sahara n’a pas été le fait de notre chef de gouvernement. A moins que, sous l’effet d’une illumination subite, il ait soudain pris conscience, qu’outre d’être un «lustre» qui illumine le foyer, une femme pouvait être utile en politique pour sauver une situation compromise. Pendant que le ministre de la communication – communication avez-vous dit? – roule des mécaniques et fait les gros yeux à l’adresse de Stockholm, Nabila Mounib, secrétaire général du Parti socialiste unifié (PSU), s’est envolée dimanche 4 octobre vers la capitale suédoise en compagnie de membres du PPS et de l’USFP. C’est à elle que la présidence de cette délégation, dont ont été exclus l’Istiqlal, le PJD, le PAM, le MP, le RNI et l’UC, a été confiée. Pour parler aux socio-démocrates suédois, on s’est dit qu’une femme et des militants de gauche, c’était sans doute ce qu’il y avait de mieux. Et on a eu raison, sachant que les femmes représentent 59% de l’actuel gouvernement suédois et que dans ce pays, on ne plaisante pas avec l’égalité des sexes, pas plus qu’avec les libertés démocratiques. 

Mettre en avant Nabila Mounib en sa qualité de chef de parti politique dans un pays musulman, mais également au regard de ses compétences intellectuelles et de son élégance naturelle, ne peut être que du meilleur effet. Reste à espérer que l’arbre cachera la forêt. Et qu’on ne posera pas trop de questions sur la représentation féminine dans nos institutions. Qu’on se contentera, concernant la dernière actualité électorale, de brandir le saut quantitatif dans les conseils communaux de 12% à 27% (à vérifier) du fait des quotas imposés par la loi sans approfondir davantage. Nabila devra surtout oublier de mentionner que les caciques de nos partis politiques, droite et gauche confondues, viennent de nouveau de se distinguer en ne portant aucune femme à la tête des régions et en n’envoyant que 14 représentantes sur 120 à la Chambre des conseillers. Quatorze sur lesquelles  huit viennent du patronat et des syndicats, ce qui n’en laisse que six pour l’ensemble du champ politique. Au point que, présageant ce résultat affligeant face aux manipulations effectuées pour exclure les femmes, l’acteur associatif et militant politique Ali Belhaj (PAM) a poussé un coup de gueule sur les réseaux sociaux, demandant «à la société civile de dénoncer ce genre d’agissement» qu’il a qualifié de «vraiment écœurant». En effet, à la loi qui impose que chaque liste soit constituée successivement d’une femme et d’un homme, des partis auraient trouvé le mode de contournement en mettant des candidates sur la liste puis en leur demandant de signer leur démission juste avant les élections. Ce qui expliquerait en partie la quasi-absence, de nouveau, des femmes dans la seconde Chambre malgré une Constitution qui pousse à leur représentation politique.

Mais, fort heureusement pour nos responsables, quand c’est nécessaire, en politique comme dans les autres domaines, on peut sortir une Nabila Mounib de son chapeau. Car des personnalités féminines compétentes, intelligentes et intègres, des femmes «li tayhamroloujah», le Maroc n’en manque pas. Ce qui lui fait gravement défaut par contre, ce sont des leaders politiques dotés de suffisamment de vision pour comprendre qu’une société ne peut marcher sur une seule jambe. Et que les femmes ne sont pas que des «lustres» dont la fonction se limite à illuminer le foyer. Ou des alibis auxquels on recourt pour faire bonne figure sur la scène internationale. Le machisme primaire, auquel le conservatisme religieux qui opère un retour en force offre ses lettres de légitimation, mine plus que jamais la société. Il n’épargne personne et, au-delà de leurs discours, nombre de «progressistes» ne diffèrent guère dans le fond des «traditionnalistes». L’émergence d’un nombre croissant de compétences féminines, portée par un investissement des filles dans les études supérieures à celui des garçons, n’a pas de traduction politique hors du texte constitutionnel. Alors même que la loi évolue, la société se ferme et la tendance à cantonner les femmes dans les sphères d’activités traditionnelles s’accroît. De concert avec la pilosité masculine ! La progression exponentielle des barbes hirsutes autour de soi devrait faire réfléchir. Malgré les exactions de Daesh, ou peut-être en raison de la séduction morbide qu’elles exercent, le modèle salafiste gagne du terrain. Jusqu’où ? Si elles en sont les premières victimes, les femmes ne seront pas, à terme, les seules à pâtir de la régression idéologique qui menace. Actuellement, tout va très vite, et pas pour le meilleur. Un peu de longueur de vue chez les politiques ne pourrait être que la bienvenue.