Une Saint-Valentin halal

En préambule à  la célébration de la Saint-Valentin, l’animatrice radio nous dit ceci : 1/ la source de l’amour n’est autre que l’amour porté à  Dieu ; 2/ il n’est de plus bel exemple en matière d’amour profane que celui du Prophète à  l’égard de Khadija, sa première épouse ;
3/ c’est de ce modèle que les amoureux «dûment unis par la charia» devraient avoir la bonne idée de s’inspirer.

L’apparition des radios locales a dynamisé le paysage audiovisuel marocain. Par le travail de proximité qu’elles font, elles ouvrent un champ d’expression nouveau à  la société dont elles permettent de prendre le pouls à  certaines occasions. L’écoute de certaines émissions peut s’avérer ainsi hautement instructive. Instructive par les propos des auditeurs dont la parole est diffusée sur les ondes mais instructive également par le choix des thématiques sur lesquelles il leur est proposé de s’exprimer. Ce 14 février, Saint Valentin s’étant invité à  la table, l’amour a été de tous les menus. Il lui fut même concocté une sauce maison, «façon Eternel». Comme tout le monde ne le sait peut-être pas, les amoureux se célèbrent désormais chez nous aussi. Un simple bécot peut toujours les mener droit au panier à  salade mais, marketing oblige, des jours durant, à  l’approche du 14, sur les vitrines, des cÅ“urs rouges virevoltent et flamboient à  l’unisson. Alors, parce que cette date s’est inscrite dans le calendrier et que l’on est à  l’affût des événements sur lesquels faire réagir les auditeurs, la Saint-Valentin a pris également sa place dans les programmes radiophoniques. Au petit déjeuner du 14, donc, dans le cadre d’une de ces émissions interactives lors desquelles les auditeurs sont invités à  téléphoner pour faire connaà®tre leur point de vue sur l’un ou l’autre des sujets traités, l’animatrice d’une des radios locales les plus écoutées lance celui du jour : l’amour, on l’aura compris. Mais alors, tout en rappelant qu’on est à  la Saint-Valentin et que la Saint-Valentin est la fête des amoureux, ne voilà -t-il pas qu’elle nous livre en préambule une superbe tirade o๠elle nous dit ceci : 1/ la source de l’amour ne serait autre que l’amour porté à  Dieu ; 2/ il n’est pas de plus bel exemple en matière d’amour profane que celui de l’engagement affectif du Prophète à  l’égard de Khadija, sa première femme ; 3/ c’est de ce modèle que les amoureux – amoureux légaux dûment unis par la charia, a-t-elle bien pris soin de préciser – devraient avoir la bonne idée de s’inspirer.

Après cette entrée en matière, la parole est donnée aux auditeurs. Les deux ou trois interventions écoutées dans la foulée renchérissent dans le même sens, avec cette déclinaison en trois temps, amour de Dieu, amour du Prophète et amour des musulmans. Au-delà , eh bien, l’énumération s’arrête, donnant à  penser que cet horizon bouclé, il ne reste plus beaucoup d’affect à  distribuer. Offrir un tel laà¯us à  l’occasion de la Saint-Valentin, fête de l’amour romantique par excellence, l’exercice, semble-t-il, ne manque pas d’originalité. Cependant, au-delà  du «fun» à  produire un tel discours pour pareille journée, il y a lieu de se pencher sur ce que cette articulation inédite peut avoir de signifiant. Car enfin, si l’amour ne se conçoit que dans la logique du dogme religieux, quel besoin y a t-il à  marquer cette fête ? A programmer une émission sur l’amour ce jour-là , impliquant par là  une reconnaissance et une participation à  la célébration de celle-ci. Mais pourquoi la célébrer alors que ce qu’elle magnifie, à  savoir l’amour sans limites et sans entrave, s’inscrit dans un sens qui ignore ces «valeurs musulmanes» dont on se dit porteur. Il y aurait là  comme une légère contradiction dans l’air !

Encore une fois, rien, mais absolument rien n’oblige quiconque à  inscrire la Saint-Valentin dans son calendrier. Si on s’y reconnaà®t, très bien, pourquoi pas, mais si son registre n’est pas le nôtre, la célébrer n’a aucun sens. Or, cet apparent non sens, en fait, est lourd de sens. Il est récurrent au niveau d’une certaine manière de se positionner par rapport à  ce qui vient du monde occidental. On prend, puis on dénonce, on se coule dans «l’habit» importé, puis, pour faire bonne mesure, on tente de retailler celui-ci à  sa mesure. Sauf qu’en la matière, l’erreur justement consiste à  considérer comme un vêtement façonnable à  volonté une manière d’être, de penser, de voir et de réfléchir le monde qui se présente justement comme un tout obéissant à  une logique interne propre.

Aux dires des fleuristes huppés de Casablanca, ce matin du 14 février, il n’y avait plus une seule rose rouge de disponible. Dans certains milieux, la Saint-Valentin a fait une entrée fracassante. Le conditionnement publicitaire aidant, les amoureux ont fleuri comme bourgeons au printemps. D’o๠des étonnements amusés tels celui de cette épouse qui, après quarante ans de mariage, s’est vu offrir un bouquet de fleurs de la part de son mari. Dans tout cela, il n’y a que du positif car, d’o๠que cela vienne, que peut-il y avoir de plus beau que de célébrer l’amour ? Mais si on le fait, pour l’amour du Ciel, qu’on laisse le Ciel tranquille ! Se coltiner des discours émaillés de hadiths et de versets coraniques en cette circonstance également, cela fait beaucoup. L’amour, c’est l’amour, point. Qu’on nous laisse, ne serait-ce que l’espace d’un jour, le concevoir libre de toute barrière.